a Quand le bout du tunnel

à quand le bout du tunnel ?

06/2017 • EnquetesCommentaires fermés sur à quand le bout du tunnel ?0

Confronté à une contestation sans précédent, l’Etat essaye autant que faire se peut de juguler la crise dans le Rif central. Si les solutions proposées procèdent d’une bonne volonté, elles risquent de ne pas forcément répondre aux attentes.

«L’Etat va poursuivre son approche de développement, en consacrant tous ses moyens financiers et logistiques et ses ressources humaines à la mise en œuvre des projets d’«Al Hoceima Manarat Al Moutawassit» dans les délais fixés et rattraper le retard enregistré sur certains autres». C’est en substance un des messages clés lancés par le ministre de l’Intérieur Abdelouafi Laftit, suite à sa visite éclaire à la ville, le 10 avril dernier. Celle-ci est survenue le lendemain de la plus grosse manifestation qu’a connu la cité depuis le déclenchement d’un mouvement dès novembre 2016. Une réponse programmatique au grondement de la rue tout en appelant les autorités «à adopter le dialogue pour interagir avec les citoyens, et à être à l’écoute des besoins sociaux de la population».

Or, le programme de développement de la province présenté en 2015 devant le roi, doté d’une enveloppe budgétaire de 6,515 milliards de dirhams sur la période 2015-2019, soulève les critiques des activistes de la région. «Ce programme ne répond pas à nos préoccupations. Nous cherchons des opportunités d’emploi. Ici, il n’y a pas d’usines pour nous embaucher, ni une université pour étudier et les infrastructures de transport sont insuffisantes (pas d’autoroutes, pas de chemin de fer…)» pointe Nabil Ahamjik, un des leaders de la contestation locale. En effet, le plan semble avoir fait l’impasse sur la création d’opportunités d’emploi durable dans la région (voir encadré). «Ce plan vise essentiellement la mise à niveau de la région», précise Mohamed Boudra, président du conseil communal de la ville d’Al Hoceima. Et d’ajouter: «C’est un prérequis, car nous misons essentiellement sur le tourisme durable mais aussi sur la petite industrie de la transformation des produits locaux. Mais il serait illusoire d’imaginer Al Hoceima concurrencer de grands centres industriels comme Tanger ou Casablanca».

Un problème écologique
En revendiquant l’industrie, les jeunes de la ville seraient-il nostalgiques d’une ère révolue comme l’avance notre élu? «La ville a disposé de cinq unités de conserve de poissons dont la dernière a été délocalisée dans les années 1990 à cause du tarissement de la ressource, notamment les anchois et la sardine. La sardine d’Al Hoceima était réputée jusqu’en Russie», témoigne Houssine Nibani de l’association de la gestion intégrée des ressources marines (AGIR). Et d’ajouter: «Avec la surpêche et l’utilisation des techniques interdites qui ont affecté les aires de reproduction, la ressource en poisson a énormément diminué au point où elle ne peut même plus satisfaire la demande locale. C’est une vraie catastrophe écologique, économique et sociale pour la région, d’autant que la consommation de sardines et d’anchois est très ancrée dans la culture culinaire locale», affirme Nibani. Pour lui, les solutions avancées par les autorités, notamment le dédommagement des pécheurs victimes des conséquences de la surpêche, sont plus ponctuelles que structurelles. «Ce qu’il faut c’est promouvoir une pêche plus soutenable. Et pour cela, il faut changer les techniques de pêche. Or, il s’avère que c’est une solution très compliquée et coûteuse à mettre en œuvre car la plupart des pécheurs ont appris le métier sur le tas, et en l’absence de formations qui peuvent être longues et fastidieuses, il sera très difficile de les faire changer d’approche pour les adapter à la fragilité du milieu marin».
Et ce n’est pas qu’au niveau de la mer et de la valorisation de ses produits que la surexploitation des ressources peut être une entrave au développement de la région. Elle concerne aussi l’agriculture, le tourisme les autres axes forts du plan de développement. En effet, et selon plusieurs sources locales, un des plus grands espaces agricoles dans la province, le bassin de l’Oued Nekkour, a fait l’objet d’une razzia de la part les promoteurs immobiliers privant la ville et sa région de ses principales sources d’approvisionnement en produits frais. Il s’y ajoute la pauvreté des terrains et la pénurie de l’eau pour l’irrigation. Une situation qui a fini par renchérir le coût de la vie puisque la ville, enclavée, est essentiellement desservie à partir de Nador, démultipliant les intermédiaires et les coûts logistiques. «La sécurité alimentaire est un problème qui touche une grande partie du Rif. La fragilité de l’environnement et la surexploitation des terres à travers l’intensification de la culture du cannabis a fait que la nappe phréatique a massivement été impactée, en plus de l’appauvrissement des sols», analyse Kenza Afsahi, sociologue économiste et chercheuse au Centre Emile Durkheim (CNRS, Bordeaux) spécialisée dans les questions liées à la culture et consommation de drogues. Pour notre chercheuse ayant fait ses recherches sur la région, la problématique de la culture de cannabis peut aussi impacter le tourisme à cause de son illégalité. «Il est indéniable que la région dispose d’un potentiel touristique très important, mais en même temps une partie de l’espace rural souffre d’un manque d’infrastructures et d’un relief accidenté. Les gens associent aussi ces montagnes à la culture du cannabis, ce qui ne les met pas  forcément en confiance. J’ai du mal à imaginer une famille marocaine s’aventurant à faire une randonnée au milieu des champs de kif ou  dormant chez l’habitant sans se soucier de la répression…», souligne Afsahi. Pour elle, l’option du tourisme durable est intéressante, mais l’environnement fragilisé la rend difficile à envisager dans l’immédiat, d’autant plus que ce type de tourisme ne peut être que de niche limitant, de fait, l’impact socio-économique sur la région.

La tension se maintient
Partant de là, les options envisagées par le plan de développement risquent de constituer encore un sujet de discorde avec la population. Et malgré les promesses des autorités d’accélérer sa mise en place et les divers effets d’annonces, notamment le lancement de recrutements régionaux ou l’indemnisation des pêcheurs dont les filets sont attaqués par le grand dauphin, la tension ne semble pas encore s’apaiser. Si dans le centre de la province et son chef-lieu, les manifestations se sont calmées depuis la mi-avril, dans d’autres endroits, notamment des villages excentrés, de nouvelles revendications apparaissent. «C’est à cause de l’approche adoptée par le ministère de l’Intérieur», accuse Boudra. Et de continuer: «En répondant épisodiquement à certaines revendications, en plus de délégitimer les autres institutions, l’Etat crée des attentes nouvelles chez la population et les pousse à manifester», s’emporte-t-il.  A cela il faut ajouter «une tradition militante issue d’une conscience citoyenne forte liée au vécu de la région en plus du chômage des jeunes qui se sentent sans perspectives d’avenir», analyse Afsahi, sans compter que nombre de personnes rencontrées observent d’une manière méfiante toute initiative venant de l’Etat. Ce qui pousse le président de commune à en appeler à un soutien de l’Etat beaucoup plus fort. «Il faut que les gens comprennent que l’Etat ne les a pas abandonnés. Et pour ça, il faut des initiatives politiques fortes et une compréhension moins superficielle des problématiques. C’est sûr qu’il y a des gens à l’extérieur qui ont intérêt à ce que la contestation perdure dans le Rif, mais certaines actions des pouvoirs publics y contribuent aussi», tranche Boudra. Une situation complexe où se mêlent crise économique, mal-être social, mauvaise gestion des ressources et une histoire mythifiée. Tout cela concoure à ce que la situation dans le Rif reste préoccupante et mérite une attention particulière. 

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