Jamais les chaînes publiques n’ont fait l’objet de critiques aussi acerbes. 2M et la SNRT ont subi, ces derniers temps, un tir groupé de la part des parlementaires. Il y a eu d’abord cette question orale posée par le groupe du Parti de la Justice et du Développement (PJD), à l’occasion de la discussion de la loi de Finances 2010 et qui remettait en cause l’intérêt des subventions octroyées à ces chaînes alors que le rendu est «pathétique». Une semaine plus tard, c’est au tour du parti de Fouad Ali El Himma de demander des comptes aux responsables de la chose audiovisuelle. Le PJD est allé plus loin en demandant un audit pour diagnostiquer les «dysfonctionnements financiers» que connaît la deuxième chaîne. Les députés font, en effet, allusion aux pertes enregistrées par la chaîne d’Ain Sebaâ au terme de l’année 2008, qui sont de l’ordre de 78 millions de dirhams.
Le maintien des subventions accordées au «pôle public» a suscité l’ire des députés. Car ces subventions sont destinées à une structure qui n’existe tout simplement pas. Annoncé en grande pompe en 2006, ce «pôle public», regroupant les 5 chaînes de la SNRT et 2M, devait jouer le rôle d’opérateur leader dans le secteur de l’audiovisuel. Mis à part un président nominé, Fayçal Laâraichi en l’occurrence, le «pôle public» n’existe que sur le papier. Aucun organigramme ni structure n’ont été créés. «Le pôle public n’existe tout simplement pas. Il ne s’est pas matérialisé de manière organique ou par la mise en place d’une structure de gestion commune», avoue un haut responsable de la SNRT, sous couvert de l’anonymat. En clair, ce projet, censé fédérer les efforts de l’Etat dans l’audiovisuel, est en stand by, faute de visibilité.
Ouverture ratée
Comment en est-on arrivé là? Le pôle public est en réalité en train de payer les conséquences d’une politique hasardeuse en matière de libéralisation. Contrairement au discours officiel, la libéralisation du secteur audiovisuel ne date pas de 2005, date de la promulgation de la loi marquant la fin du monopole de l’Etat sur l’audiovisuel. En réalité, elle a eu lieu bien avant. En 1989, date à laquelle Feu Hassan II a accordé sa bénédiction à une nouvelle chaîne à capitaux privés, 2M, détenue majoritairement par la holding royale, ONA. Le montage financier réunit, autour de l’ONA et de ses partenaires français, de nombreux institutionnels marocains, des banques et des compagnies d’assurances. Que des poids lourds pour assurer la viabilité économique du nouveau-né. Sauf que sept ans plus tard, cette viabilité économique sera mise à rude épreuve. 2M est un échec commercial et Hassan II oblige l’Etat à aller à la nationaliser. La chaîne, qui misait sur quelque 250000 abonnés, n’a réussi à en avoir que 40000, à cause, entre autres, du piratage et de l’invasion graduelle de la parabole. Cette «courte ouverture» vers le privé n’aura pas ainsi fait long feu. Retour donc au monopole de l’Etat. On n’entendra plus reparler de la libéralisation qu’avec la création de la Haute autorité de la communication audiovisuelle (Haca) et la nomination d’Ahmed Ghazali à sa tête, le 13 novembre 2003. Sauf que cette fois-ci, on parle de renforcer les chaînes publiques, celles de la SNRT et 2M, avant d’octroyer de nouvelles licences télés. L’idée d’un «pôle public» est donc née. Ses artisans ne sont autres que Nabil Benabdellah, Ministre de la Communication de l’époque et Fayçal Laâraichi, alors directeur général de la SNRT. Le 14 février 2006, le Roi nomme Laâraichi, président du «pôle public». Quatre chaînes ont été créées par la suite (Arrabiaâ, Al Maghribiya, Arriyadia, Assadissa). Chacune était destinée à un public déterminé, mais elles ont vite montré leurs limites au niveau des taux d’audience et de la viabilité financière. Dans les faits, ces chaînes ne sont pas gérées d’une façon autonome. Il s’agit plus de départements rattachés à la direction générale. Leurs locaux se trouvent à la SNRT (sauf pour Arriyadia) et elles n’ont pas un budget qui leur est expressément dédié. A elle seule, la SNRT engloutit quelque 1,2 milliard de dirhams (chiffre d’affaires+subvention de l’Etat). Malgré ces signes avant coureurs montrant que le pôle public n’est pas encore bien implanté, la HACA entame le processus de libéralisation. Une faute stratégique causée encore une fois par la précipitation. En tout et pour tout, une seule licence a été octroyée à Médi1 Sat. Laquelle s’est révélée à son tour un échec, obligeant l’Etat, à travers la CDG, à voler à son secours. Aucune autre licence n’a été octroyée par la suite, la HACA s’étant rétractée, motivant son refus par l’absence d’un marché publicitaire viable. En réalité, elle s’est rendue compte qu’elle allait tuer un pôle public balbutiant si jamais elle acceptait que d’autres chaînes privées rentrent dans l’arène. Logiquement, ce coup de frein au niveau de la libéralisation devait accorder une prolongation au pôle public pour qu’il ait le temps d’asseoir ses bases. Sauf qu’aujourd’hui, il patauge et ne sait toujours plus vers où il va.
Avant de libéraliser, il fallait assainir
Nous en arrivons au fait que les changements opérés, brusques et arbitraires, ont mis au grand jour une évidence: le Maroc ne dispose pas d’une vision globale et stratégique pour sa politique de libéralisation de l’audiovisuel. Abstraction faite du contexte politico-économique, plusieurs expériences internationales ont montré que les pays qui ont choisi de casser le monopole de l’Etat dans l’audiovisuel, l’ont fait après avoir assaini et regroupé leurs chaînes publiques. Les cas de l’Egypte, de la France, de la Grande Bretagne et de bien d’autres pays le montrent. Ce n’est d’ailleurs pas spécifique à l’audiovisuel seulement. Tous les secteurs d’activité qui ont été libéralisés dans le Royaume ont été faits suite à une étude stratégique réalisée par un cabinet de renom. Prenons l’exemple de l’énergie, des télécoms, de la banque…«Il y va de la survie de ces chaînes publiques», explique Gérard Eymry, associé-gérant de Media consulting group (MCG), un cabinet français qui a réalisé une étude stratégique sur la libéralisation du champ audiovisuel de la Côte d’Ivoire.
Ce qui est surprenant, c’est que les officiels ne semblent même pas conscients de l’apport d’une étude stratégique accomplie par un cabinet international sur le lancement d’une industrie prometteuse. «Au lieu de parler d’étude stratégique, je crois qu’il est judicieux d’évoquer les grandes orientations du secteur que nous avons présentées au Roi quelques jours après la création de la HACA», révèle une source autorisée à la haute autorité de l’audiovisuel. Ces «recommandations» peuvent-elles remplacer un travail sérieux fait sur la base d’un benchmark international? En toute évidence, la réponse est non. De l’avis d’un spécialiste des médias, le Maroc n’a pas encore adopté de stratégie réellement industrielle pour répondre aux défis mondiaux auxquels fait face son champ audiovisuel. «La priorité a toujours été politique», explique notre source. Et c’est là le nœud du problème.
Le labyrinthe du « pôle public »
Ces motivations politiques ont biaisé les choix du Maroc. Les sages de la Haca avaient cru bon de recommander au Roi de «regrouper l’ensemble des composantes de l’audiovisuel public au sein d’un même pôle, diversifié et complémentaire, tout en capitalisant sur les acquis des opérateurs existants». «L’idée de base était de réunir pour être mieux», indique un haut responsable de la SNRT. Une sorte de Maroc-Télévisions, copié visiblement sur le modèle de France-Télévisions. Les professionnels rêvassaient déjà d’une régie publicitaire et d’une société de production communes. Sauf que les guerres d’influences et les lobbies de l’establishment marocain ont fait que ce chantier est resté sur le papier depuis. A l’heure actuelle, le pôle public se résume au poste de PDG. «Seule une décision politique permettra de changer la donne et de faire émerger le pôle public de sa léthargie», explique une source proche du patron de la SNRT. Salim Cheikh, directeur général de 2M, l’a lui-même reconnu lors d’une sortie médiatique. «Nous avons fait le choix de démarrer les synergies sans attendre d’avoir une forme précise pour le pôle public. Il s’agit de créer une synergie dans les limites du possible», a-t-il dit. « Mais si synergies il y a, on n’en voit pas la couleur», rétorque Mohamed Daoua Serraj, membre du Conseil d’administration de la SNRT. Selon ses dires, on ne peut parler de synergie alors que les deux grilles de télévisions ne sont pas complémentaires et que les deux chaînes se livrent une bataille sans merci pour grignoter des parts de marché à l’autre. Cette course incompréhensible pour deux chaînes publiques ne fait qu’aggraver le clivage entre leurs modèles, foncièrement différents: 2M puise son histoire dans un modèle privé. Alors qu’Al Oula est une télé purement étatique. Entre les deux, l’Etat devait jouer au maestro et non au tuteur. Son action devait leur permettre de jouer toutes les deux en symbiose, en exploitant le meilleur d’elles mêmes. «Tout secteur économique a besoin d’un leader fort et innovant, mais aussi loyal et respecté, dont l’activité entraîne celle de toute la filière, garantit son dynamisme et lui ouvre de nouveaux débouchés», explique, pour sa part, François Renevier, consultant au cabinet français IMCA, connu pour avoir réalisé une étude sur le volet de la production au Maroc en 2005. «Lorsqu’il s’agit a fortiori du domaine de la communication, il est assurément de la responsabilité directe de l’Etat de soutenir l’émergence d’un tel leader, de lui donner les moyens de développer ses produits et ses ressources et de sécuriser son exploitation», poursuit-il. C’est donc incontournable. Pour libéraliser, il faut d’abord commencer par renforcer le leadership des chaînes publiques en veillant à assurer une complémentarité entre elles et mettre en place un mode de gestion commun. Le Maroc a raisonné inversement.