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Un «pôle public» est-il viable économiquement? En principe, oui. Contrairement à toutes les expériences qui montrent qu’une chaîne télé est foncièrement un projet déficitaire, les experts audiovisuels croient qu’un pôle public peut atteindre sa ligne d’équilibre. L’astuce est de trouver une harmonie parfaite entre les ressources de chaque chaîne qui le compose. «Le tout est de savoir créer des synergies entre les différentes chaînes, selon différents formats, thématiques et modèles», explique Gérard Eymry, associé-gérant du cabinet Media consulting group (MCG). Et ce, en fonction des choix politiques des pays (sans publicité, publicité limitée à certaines tranches horaires, seulement du sponsoring, pas de publicité de marques, uniquement de la publicité institutionnelle…). La France, par exemple, a opté pour une diminution progressive de la publicité sur les chaînes publiques, financées par l’Etat, pour permettre aux chaînes privées de profiter du marché publicitaire. «L’essentiel est que chaque chaîne du pôle public doit respecter un positionnement pré-établi», indique l’expert français. Le mot est dit. Positionnement. Vu de près, nos deux chaînes se cherchent toujours, sans synergie. La SNRT a eu la lourde tâche de lancer 4 chaînes thématiques, sans compter la chaîne amazighe, en cours de création, avec les mêmes effectifs de l’ex-RTM (2300 personnes). 2M, elle, dépourvue de la subvention annuelle de l’Etat, soit quelque 133 millions de dirhams, se doit de respecter un cahier des charges «aux engagements qui alourdissent ses caisses», selon un ancien directeur de la chaîne. Or, ce sont deux chaînes économiquement différentes. «2M est gérée selon une logique de retour sur investissement et de productivité, alors que la SNRT n’arrive pas à se défaire de son passé administratif», fait remarquer une source à la Haca. Côté contenu, la qualité n’est pas toujours au rendez-vous. Les budgets sont gérés d’une manière conjoncturelle et les prises de décision suivent un circuit flou et complexe.
Baisse des recettes publicitaires
Aujourd’hui, même si l’Etat a ajourné l’ouverture du paysage audiovisuel marocain au privé, il n’en demeure pas moins que le «pôle public» fait face à une concurrence acharnée. Les marocains ont accès à environ 350 chaînes accessibles gratuitement et toutes dans des langues qu’ils comprennent. Les annonceurs l’ont bien compris. «Le marché publicitaire va progresser mais ne va pas profiter aux deux chaînes», révèle une source du Groupement des Annonceurs du Maroc (GAM). «Les annonceurs vont vouloir toucher le public marocain à travers des chaînes étrangères. En plus, elles sont moins chères, car programmées dans des plages horaires en dehors de leurs prime time», poursuit notre source. Il y a donc péril en la demeure. Si les deux chaînes ont réalisé en 2008 des recettes publicitaires d’un montant de 900 millions de dirhams, l’année 2009 sera moins reluisante. En effet, les professionnels s’attendent à un recul des recettes de l’ordre de 25%, voire plus. En cause, la migration des annonceurs vers d’autres médias, moins chers, mais aussi les effets de la crise économique.
A côté de la concurrence étrangère, les chaînes télé doivent aussi faire attention aux menaces de convergence avec les télécoms. Aujourd’hui, un opérateur Télécom peut être diffuseur auprès des 30 millions de marocains.
TNT, un investissement hasardeux
A côté de la différence de statuts et de la baisse du marché publicitaire, un autre exemple montre la non-viabilité du modèle économique du pôle public: le fiasco de la TNT. «Le déploiement de cette technologie n’aurait pas vu le jour si les deux chaînes n’avaient pas coordonné leurs efforts», déclarait fièrement Fayçal Laâraichi, président du pôle public, lors d’une interview accordée à Al Ahdath Al Maghrebia. Sauf que voilà, le passage du tout analogique au tout numérique dépasse la dimension d’une mise à niveau technologique pour se transformer en choix stratégique délicat. «Il s’agira de donner aux téléspectateurs de bonnes raisons de modifier ou compléter leurs équipements. Mais aussi de permettre aux téléspectateurs réticents, pour quelque raison que ce soit (et notamment économique), de conserver l’accès aux programmes préexistants», explique François Renevier, consultant au cabinet français IMCA. Ce dernier cite plusieurs exemples étrangers (Grande-Bretagne, Espagne, Suède…). Ces expériences ont en effet montré que l’adoption de solutions risquées peut conduire à l’échec du lancement de la TNT. Explications : il s’agit de prévenir deux risques. D’abord celui du coût, vu l’augmentation de la charge de diffusion tout au long des années de coexistence avec la diffusion analogique, non compensée par des recettes nouvelles. Il y a donc de lourdes pertes à prévoir. Ensuite, celui de la dispersion des audiences. «Ces risques sont minimes face aux avantages que présente la TNT», rassure un haut responsable à la SNRT. L’on indique de source officielle que 70% du territoire national est couvert par le réseau TNT. Mais où sont les téléspectateurs? Les chiffres de vente sont gardés confidentiels, mais on sait que les clients boudent les décodeurs TNT, remettant en question tout l’investissement mis en place.
2M re-privatisée ?
Avec toutes ces considérations, le pôle public à de sérieux soucis à se faire sur son modèle économique. Lequel modèle ne pourra réellement tenir si le sort de 2M n’est pas d’abord scellé. La deuxième chaîne devait signer son contrat-programme pour la période 2006-2010. Une ébauche a été déposée au niveau du ministère de la Communication, mais elle est restée lettre morte. Vers où s’achemine 2M ? Dans le dernier projet de loi de Finances 2010, on lit un passage intéressant concernant la chaîne d’Ain Sebaa: «les travaux sont en cours pour finaliser un contrat de restructuration pour Soread-2M, dans la période 2009-2011 et ce, compte tenu des difficultés financières que connaît la société». Quelle sera la configuration de ce plan de restructuration ? L’Etat ouvrira-t-il le capital à des investisseurs privés? «Le deuxième scénario est le plus plausible», indique un connaisseur des rouages de la deuxième chaîne. Contacté à plusieurs reprises, le directeur général de la deuxième chaîne n’a pas donné suite à nos appels. Des proches de la direction générale disent qu’il évite des sorties médiatiques «hasardeuses» ces temps-ci. En tout cas, son absence rajoute au cafouillage auquel fait face 2M, dont le business model peine à s’imposer depuis sa création. «L’Etat est en train de faire marche arrière sur l’idée du pôle public. 2M doit sa survie au retour à l’autonomie et retour des actionnaires privés dans son capital», tranche un ancien directeur de la chaîne. Avec tous ces dysfonctionnements, on se demande tous s’il ne faut pas procéder à l’éclatement du pôle public pour le reconstituer à nouveau sur des bases plus homogènes et surtout plus viables économiquement.