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Le projet de loi portant sur le regroupement de l’Office National de l’Electricité (ONE) et l’Office National de l’Eau Potable (ONEP) en une seule entité, appelée Office National de l’Eau et l’Electricité (ONEE), passera au Parlement dans les jours qui viennent. Cela annonce un changement majeur dans la politique économique du pays. Pour l’instant, ce projet, préparé dans la confidentialité, ne parle que d’un rapprochement sommaire entre les deux offices sans donner de précisions sur les modalités pratiques.
Une opacité qui surprend d’ailleurs le personnel des deux organismes, qui affirme avoir été marginalisé dans un projet qui le concerne en premier lieu. «L’effet de surprise était entier. La décision a été prise et imposée sans qu’on soit au courant», accuse Mohammed Zeroual, Président de la Fédération Nationale des Travailleurs de l’Electricité (FNTE). Même plusieurs mois après avoir passé le cap du conseil de gouvernement, rien n’est encore clair. Le dossier est piloté en haut lieu, nous assure-t-on et plusieurs départements ministériels sont mobilisés: le ministère des Finances, à travers la direction des entreprises et des participations publiques; le ministère de l’Energie, en tant que tuteur de l’ONE et le ministère de l’Intérieur, en tant qu’autorité chargée de la concession des services communaux. Hormis ce dernier, les autres départements n’ont pas donné suite à nos sollicitations.
En effet, le regroupement entre l’ONE et l’ONEP n’est que la partie visible de l’iceberg. Selon la première mouture du projet, «le regroupement des activités des deux offices est une étape importante et une condition préalable à l’opération de restructuration des activités de production de l’eau et de l’électricité, leur transport, leur distribution et enfin leur commercialisation». Incontestablement, le projet en soi n’est qu’une phase préliminaire dans un processus plus global.
La touche royale
Ce qui plaide pour cette thèse, c’est le rêve que commence à caresser le Maroc d’être un producteur d’énergie renouvelable. Les annonces, récemment faites sur les dizaines de milliards de dirhams qui sont en jeu, prouvent que le secteur est en pleine mutation. Le dernier en date a été le projet pharaonique d’énergie solaire, qui a été annoncé devant SM le Roi en novembre dernier, pour un coût global de 9 milliards de dollars. Aucun projet d’une telle envergure n’est connu de par le monde, hormis Desertec mené par les Allemands, qui reste tout de même un grand projet, bien qu’utopique. Et pour pouvoir amplement jouer la nouvelle carte énergétique qu’il a entre les mains, le Maroc a désormais besoin de redresser ce secteur en l’adossant à une institution forte et surtout financièrement tenable. Mais comment l’idée du rapprochement est-elle née ? Contrairement à ce qui a été souligné par certains observateurs, le fait que les deux institutions soient dirigées par un seul directeur général, Ali Fassi Fihri, n’est pas une raison. Il serait naïf de s’arrêter sur ce leaderschip commun pour justifier tout ce chamboulement.
En réalité, l’Etat y était obligé pour sauver l’ONE de la faillite. Comment? En le diluant dans un autre organisme financièrement stable, bien géré et avec lequel il a des convergences au niveau des métiers. L’option ONEP s’est donc posée tout naturellement. Et à travers ce rapprochement, l’Etat présentera un interlocuteur unique à tout nouvel opérateur pour encourager les investissements.
Une libéralisation inachevée
Incontestablement, pour qu’un investisseur mise des sommes colossales dans une industrie aussi capitalistique que l’énergie, il faut que le marché lui offre de la visibilité, un cadre de régulation, une législation moderne… Bref, tout ce que le Maroc a raté depuis le début des années 90, où il a décrété un vaste chantier de libéralisation qui montrera vite ses limites. «Il faut dire qu’il y a eu une inconstance de la politique de l’électricité au Maroc, parce qu’il n’ y avait pas de stratégies à long terme, ni de feuille de route avec un carnet d’étapes» affirme My Abdallah Alaoui. En 1994, le monopole déclaré de l’ONE a pris fin avec un nouveau cadre institutionnel et réglementaire. Ainsi, l’Office pouvait passer des contrats avec des personnes morales de droit privé pour la production d’électricité. C’est à cette époque que trois concessions, d’une durée de 30 ans en moyenne, furent signées : Jorf Lasfer Energy Compagny (JLEC) en 1997, la Compagnie Eolienne du Détroit mise en service en 2000 et la Centrale de Tahaddart, inaugurée en janvier 2005. Toutefois, selon les cas, l’ONE pouvait être actionnaire ou exiger d’être l’unique client du producteur privé, gardant ainsi le contrôle sur le marché. Une belle bourde qu’il paiera chèrement…et de sa propre poche. En effet, il a, dès le départ, été convenu que l’ONE soit l’acheteur exclusif de la production des centrales privées, que le besoin existe ou pas et, plus que cela, qu’il supporte même une partie des charges de leur combustible. Quel producteur privé aurait refusé ces avantages? Le montage du projet était si favorable aux investisseurs que les américains, qui détenaient JLEC, avaient parlé de l’affaire du siècle!
Ca ne sera que le premier coup de sabre qui saignera l’ONE. Ce qui le déséquilibrera vraiment, c’est le fait qu’il subventionnait en même temps le prix de vente aux citoyens. En vertu de sa mission publique, l’Office ne pouvait pas en effet relever les tarifs quand les cours internationaux partaient à la hausse. Pris en tenaille entre les largesses accordées aux producteurs privés et sa mission d’office public, l’ONE a donc fini par sombrer. Sa facture de combustibles explosera en 2008, à cause de la flambée des matières premières à l’international. S’ajoutent à cela, les charges d’investissement des différents projets lancés, notamment le PERG (Programme d’Electrification Rurale Générale), les nouvelles centrales… La majorité de ces investissements a été réalisée par endettement, au point que le ratio de l’autonomie financière est passé à 2,9%. L’ONE est devenue la lanterne rouge de l’économie, acculant la Banque Africaine de Développement à lui accorder récemment un prêt de 100 millions d’euros, à condition que l’office s’engage à baisser, dans un premier temps, son taux d’endettement à 2.5%. L’ONE a cumulé en 2008, cinq milliards de dirhams de déficit. En 2009, les pouvoirs publics sont appelés à la rescousse, à travers une augmentation de capital, sans pour autant arriver à stopper l’hémorragie.
Les limites de la gestion déléguée
Comment ce legs aussi lourd pourra-t-il être dilué dans ce rapprochement avec l’ONEP? Si la stabilité financière du nouvel organisme est loin d’être acquise, l’intérêt du projet reste incontestable. Il faut admettre que fusionner l’ONE et l’ONEP est un coup stratégique, qui élargira le champ de la gestion déléguée de l’eau et de l’électricité. En 1997, la Lydec s’est vu confiée la première concession de distribution d’électricité, d’eau potable et du service d’assainissement liquide à Casablanca et Mohammédia. Cela marque ainsi le début du modèle du multiservice dans la distribution, que le gouvernement tente d’instaurer aujourd’hui, à travers ce regroupement ONE/ONEP. Valeur aujourd’hui, il existe trois gestionnaires délégués (Lydec, Redal et Amendis), qui sont très rentables. L’importante manne financière que dégagent ces gestionnaires est d’ailleurs derrière les relations houleuses qu’ils entretiennent avec certains élus. Ces derniers leur reprochent, en effet, leur quête excessive de rentabilité au détriment du service public. Alors, au lieu de déléguer les services d’eau et d’électricité aux étrangers, pourquoi ne pas créer un champion national, à même d’assumer cette mission ? L’idée annonce un chamboulement majeur dans la politique de l’Etat. De par ses objectifs, un gestionnaire privé sera toujours dans une logique de rentabilité alors qu’un opérateur national sera plus animé par sa mission d’utilité publique.
Autre argument en faveur du regroupement entre l’ONE et l’ONEP: il mettra fin au paysage éclaté de la distribution d’eau et d’électricité. Hormis Casablanca, Tanger et Rabat qui sont gérées par des concessionnaires, le reste des régions est desservi par les régies autonomes qui relèvent du ministère de l’Intérieur ou directement de l’ONE et l’ONEP. Gangrenées par la mauvaise gestion et les détournements, ces régies ont vu leurs services se détériorer, obligeant les grandes villes à solliciter des entreprises étrangères pour prendre en charge leurs services d’eau et d’électricité. «Ce n’est plus le cas, désormais, les régies ont une bonne santé financière», conteste Mohammed Kadiri, gouverneur directeur des régies et services concédés au ministère de l’Intérieur. En effet, la direction avait entamé depuis 2004 un vaste programme de mise à niveau, qui s’est soldé par le redressement de la situation financière des régies. C’est dire que la rentabilité n’est pas l’exclusivité des concessions étrangères !
Le second chantier du programme de mise à niveau visait à transformer les régies en société anonyme, opérant sur un périmètre plus large au niveau régional et avec un tour de table qui compterait l’ONE, l’ONEP et des institutionnels tels que la CDG… Pour le moment, il semblerait que le projet du ministère de l’Intérieur soit mis en stand-by, sans que l’on sache pourquoi. Le projet de l’ONEE y est-il pour quelque chose? Le ministère de l’Intérieur a t-il été court-circuité par les initiateurs du projet de l’ONEE, qui ont été séduits par l’image du champion public multiservice régional et ont voulu calquer le modèle au plus haut niveau? «Notre projet est complètement distinct de celui du rapprochement entre l’ONE et l’ONEP. Mais notre tâche sera plus facile : au lieu de deux interlocuteurs, on en aura qu’un seul!», nous explique-t-on au ministère de l’Intérieur. Il n’est nul besoin d’être un expert pour comprendre qu’il y a une continuité logique entre les deux projets et qu’ils finiront tôt ou tard par converger. Auquel cas, l’on assistera à la naissance d’un mastodonte qui aura des relais régionaux et pourra, ainsi, concurrencer les opérateurs privés. Une nouvelle culture sera mise en place.