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Business et politique ne font pas bon ménage

05/2018 • Hassan Alaoui, Point de vueCommentaires fermés sur Business et politique ne font pas bon ménage87687

Le verbiage utilisé par des Ministres et certaines personnalités économiques de premier plan pour répondre au boycott des trois marques a été une douche froide. Grande a été ma déception de voir que des citoyens censés représenter une nouvelle génération de politiciens et de décideurs se sont attaqués de la sorte à des millions de Marocains. En les traitant d’étourdis, de traîtres à la Nation, ces représentants de l’élite montrent bien l’ampleur du fossé qui divise notre société. Les Ministres ne sont-ils pas censés défendre les citoyens et leurs intérêts avant de défendre ceux des investisseurs? En se mettant à dos des millions de Marocains, ces élus de la Nation ne mettent-ils pas une croix sur leur avenir politique et celui de leur parti? Pire encore, ils attisent une situation sociale qui est déjà très tendue.
Détrompez-vous, je ne suis pas en train de soutenir un mouvement qui prône une idéologie rétrograde et surtout antilibérale. Les arguments avancés par les instigateurs de ce boycott, bien que légitimes, sont empreints de méconnaissance des lois du marché. Annoncer que le lait est acheté au fermier à 2,4 dirhams le litre et qu’il est vendu en grandes surfaces à 9 dirhams, c’est faire un raccourci de toute la chaîne de création de valeur qui supporte ces grandes entreprises.
Encourager le discours des boycotteurs serait tomber dans le piège du populisme, or, ce qui devrait nous intéresser aujourd’hui c’est le fond du message et non sa forme.
Tout d’abord, c’est une réalité, la vie au Maroc coûte cher par rapport au revenu moyen, et des études sérieuses démontrent l’augmentation continue du coût de la vie. C’est un constat qui est partagé par tous depuis des années, et c’est ainsi que l’on peut expliquer le poids grandissant de l’informel. Même le Conseil de la Concurrence, censé veiller à une concurrence saine entre acteurs, n’a jamais été armé des pouvoirs qui lui sont dus pour faire son travail correctement. Résultat, certains secteurs s’organisent en cartels et cela influe naturellement sur les prix.
On dit que la première impression est toujours la bonne, et ma première impression sur ce boycott s’est arrêtée sur ces liaisons dangereuses entre politique et business. Elle me rappelle un débat qui animait les salons à Rabat au tout début du règne de Mohammed VI, et qui proposait de mener une réflexion sur le rôle des hommes et femmes d’affaires dans le futur dessein politique. Seize ans plus tard, la composition du gouvernement actuel et la notion de star-system construite autour de quelques-uns de ses membres nous éclairent sur la conclusion de cette réflexion. Aujourd’hui, nous avons un gouvernement dont les deux stars sont des personnes immensément riches, et qui doivent gérer le quotidien d’un Maroc immensément pauvre.
Comment expliquer à ces millions de familles qui vivent en dessous du seuil de pauvreté qu’un des Ministres du gouvernement qui les représente a vendu une de ses compagnies pour 2 milliards de dollars? Ou encore que des Ministres se déplacent en jet privé?
Vous et moi savons qu’autant Aziz Akhannouch que Moulay Hafid Elalamy investissent de leurs propres temps et argent depuis des années pour servir le pays, tout en renonçant à leur rémunération. On sait aussi qu’un Aziz Akhannouch est derrière une fortune de deuxième génération qu’il a fait fructifier à la sueur de son front et que Moulay Hafid Elalamy est un féru de travail, qui ne dort que quelques heures par jour et qui a un appétit inépuisable pour les affaires. Ça c’est votre compréhension et la mienne de la situation, qui n’est pas nécessairement celle du citoyen moyen qui voit en ces deux Ministres l’archétype du fonctionnaire omnipotent, des symboles de l’oligarchie.
Quelle situation! J’ai l’impression que nous avons transposé un problème de perception, qui concernait la Monarchie il y a à peine quelques années, vers des hommes politiques, des technocrates qu’on a peints aux couleurs d’un parti, mais qui ont la tare d’être riches. De là se pose l’éternelle question: dans un pays fragile, peut-on assumer un rôle politique tout en étant immensément riche? La réponse est évidente. La Monarchie l’a compris en 2010 en se retirant des métiers liés à la grande consommation, maintenant c’est au tour de ces hommes d’affaires de faire leur choix.

halaoui@sp.ma

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