mohamed boudraa

«faire d’Al Hoceima une zone économique spéciale»

06/2017 • EnquetesCommentaires fermés sur «faire d’Al Hoceima une zone économique spéciale»0

Mohammed Boudra, président du conseil communal d’Al Hoceima depuis 2009 et radiologue de formation, nous détaille son diagnostic sur la situation de la ville et les pistes pour sortir de l’impasse.

Comment expliquez-vous le mécontentement des habitants de la ville d’Al Hoceima?
Al Hoceima est une ville marquée par sa résistance contre le colonialisme français et espagnol. Sa figure de proue n’est autre que Abdelkrim EL Khattabi. Après l’indépendance, les gens ici se sont sentis oubliés par l’Etat. Les manifestations de 1958-1959 ont été violemment réprimées par l’armée marocaine. Puis, il y a eu d’autres manifestations en 1984 tout aussi réprimées dans le sang et une marginalisation de la région (pas de route, pas d’infrastructure, etc.). Les gens ont massivement fui le pays, d’où l’existence d’une grande diaspora en Europe, notamment en Belgique et en Hollande. L’arrivée du nouveau Monarque a représenté une révolution avec tout ce qu’il a fait à partir de 1999. Les grands chantiers, la rocade, la voie expresse, l’hôpital d’oncologie, l’aéroport, la gare maritime, etc.
Il y a eu une nouvelle phase de réconciliation avec le Rif. Sa Majesté vient chaque année et tout le monde était content. Durant les dernières années, depuis 2010-2011, et surtout depuis l’avènement du dernier gouvernement, les projets royaux ne se sont pas exécutés dans les meilleurs délais. Il y a des retards très importants, comme c’est le cas de la route expresse Taza-Al Hoceima. Elle était prévue en 2015, mais elle a été retardée pour 2017, et là, elle risque de partir jusqu’en 2020 au meilleur des cas.

Comment expliquez-vous ces retards?
Abdelilah Benkirane et Abass El Fassi m’ont expliqué qu’Al Hoceima a bénéficié de budgets importants, que beaucoup de régions marocaines accusent les mêmes déficits que le nord, etc. Ce qui est vrai, mais ils ont oublié que ce qui est en train d’être fait ici est une compensation des erreurs qui ont été commises par l’Etat dans cette région. Et le plus grave est que ce genre de discours a commencé à circuler même dans l’Etat. Or, ce qu’il faut souligner est que les indicateurs de santé, d’éducation, de chômage sont encore très en retard par rapport à la moyenne nationale. En fait il y a une confusion entre Al Hoceima et d’autres villes comme Tanger ou Tétouan. On commet une erreur d’appréciation, celle de croire que la réconciliation avec le nord est terminée. Malheureusement, même si elle avait bien avancé, elle n’est pas encore close.
L’autre erreur qui a été commise vis-à-vis d’Al Hoceima est lors du découpage territorial. En la déclassant de chef-lieu à une périphérie d’une région avec deux très grandes villes (Tanger et Tétouan) cela a été un coup dur aussi bien symboliquement, puisqu’Al Hoceima a toujours été considérée comme une ville centrale au Rif, qu’économiquement. En effet, toutes les administrations régionales avec leurs ressources humaines, leurs familles, ont été déplacées à Tanger, ce qui a constitué un coup dur pour la  ville. Ajoutées à cela les secousses telluriques de 2016 et l’impact de la crise économique en Europe qui a affecté les revenus de transferts que reçoivent les familles de la ville. Tous ces facteurs se sont combinés pour créer un climat de crise économique et sociale sévère. La baisse du chiffre d’affaires des commerçants est de l’ordre de 75%! Tout comme les autres secteurs, même au  niveau de la clinique de la ville, la baisse d’activité est de l’ordre de 60%.. Tous les jeunes sont au chômage. Et quand tu es jeune à l’âge de 30 ou 34 ans et que tu ne vois pas de perspectives, tu es enclin au désespoir et tu peux même devenir suicidaire.

Comment sortir de cette situation à votre avis?
Ma proposition est de déclarer la ville d’Al Hoceima comme zone économique spéciale. Une ZES car il est difficile de ramener des investisseurs à Al Hoceima. Il y a l’enclavement, les problèmes géologiques, les tensions sociales… Pour qu’un investisseur vienne, il faut qu’il soit militant ou qu’il ait suffisamment d’avantage notamment en termes fiscaux et de facilité d’installation. D’autant plus qu’une exonération des impôts ne va pas coûter trop cher à l’Etat sachant que toutes les recettes fiscales récoltées à Al Hoceima ne dépassent pas les 30 millions de dirhams. C’est une mesure avant tout symbolique, qui pourrait démontrer que la volonté de réconciliation de l’Etat existe encore.

Mais il y a eu le projet de développement «Al Hoceima Manarat Al Moutawassite» pour plus de 6 milliards de dirhams…
Effectivement, c’est un projet qui a été présenté devant le roi en 2015 et qui doit s’achever en 2020, mais il est resté dans les cartons. Car, on ne sait pas qui est censé le mener: la ville, la région, la wilaya, la préfecture, l’Etat? Ce sont des conventions entre les diverses délégations régionales avec des projets sociaux, d’infrastructure, des projets touristiques, des projets d’adductions d’eau…

Certains disent qu’il ne répond pas à la priorité de la ville…
C’est le dilemme de l’œuf et de la poule. Comment est-ce qu’on peut créer de l’emploi si on ne mène pas de projets de mise à niveau de la région? Ces gens qui disent ça veulent peut-être que l’enveloppe leur soit distribuée. Ce sont des gens qui n’ont rien et qui veulent des solutions immédiates, je peux comprendre ça, mais on ne peut pas faire de l’assistanat. Il faut développer la ville et la région pour qu’elle soit attractive. Nous misons sur le tourisme. Cela ne peut pas se faire sans une mise à niveau des infrastructures et le désenclavement de la région. C’est un investissement à moyen et long termes nécessaire. Et puis le gouvernement a très mal agi notamment avec la problématique de la pêche. Dans le cas de l’agriculture, quand il y a des calamités naturelles, l’Etat aide les agriculteurs et leur donne des subventions. Il doit en être de même pour la pêche.

Quels sont les autres axes de développement que vous avez identifiés?
Nous avons trois territoires au niveau de la province. La baie d’Al Hoceima, le parc national et la zone de montagnes. Nous avons identifié un secteur transversal qui est le tourisme durable. Avec l’attractivité naturelle de la province, il y a des atouts indéniables. Il y a aussi le domaine de la pêche. L’agriculture avec les arbres fruitiers. Et on voudrait créer une activité industrielle de transformation des produits du terroir. Il y a aussi la volonté de donner à Al Hoceima une vocation universitaire. Cette orientation est essentielle et comporte de nombreux avantages. D’une part, l’ouverture d’esprit avec plus de mixité sociale et régionale, et puis ça permet d’attirer des fonctionnaires, des enseignants et des étudiants qui constituent du pouvoir d’achat additionnel pour la ville. Si dans d’autres villes, c’est le privé qui doit primer, ici il faut que l’Etat intervienne massivement. Car cette région n’est pas suffisamment mature pour être lâchée par l’Etat. D’autant qu’il y a des blessures historiques non encore cicatrisées et le fait de vouloir les fermer trop vite ne va faire que les infecter et créer des hémorragies qui seront plus couteuses à traiter.

Mais l’Etat est en train de se désengager massivement, notamment en faveur des régions et des collectivités locales…
J’ai très bien suivi cette histoire de régionalisation. Jusqu’à présent, 95% des budgets publics sont encore gérés au niveau central et seul 5% aux niveaux local et régional. Les compétences et les ressources sont encore contrôlées par l’Etat. Car les collectivités territoriales n’ont pas de fiscalité propre. Juste à titre d’exemple, dans le passé, la région touchait, en termes d’impôts directs, 1% des recettes de l’IS et de l’IR. Avec la régionalisation avancée, on est passé à 2%. Ce qui me fait dire que les collectivités territoriales sont plus un pare-choc que des institutions ayant vraiment les moyens d’agir. Au niveau du conseil communal d’Al Hoceima, nous disposons d’un budget de 60 millions de dirhams avec 70% au titre des salaires. Que voulez-vous en faire quand vous savez qu’une route goudronnée coûte 7 à 8 millions de dirhams le kilomètre? Afin de terminer les 40 kilomètres qui nous restent pour boucler la voie rapide entre Ajdir et Taza, il nous faut investir l’équivalent de 60 ans de notre budget sans payer les fonctionnaires. C’est dire à quel point l’implication de l’Etat reste vitale.   

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