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La MAP change de peau.. et le fond?

03/2014 • Entreprise, EntrepriseCommentaire (0)0

Maghreb Arabe Presse a introduit plusieurs changements sur son modèle de fonctionnement. Cela va du produit, au modèle économique, en passant par la gouvernance. Pourra-t-elle couper le cordon avec son passé d’agence officielle ?

 

Nouveaux produits, nouveaux locaux, mise en place d’une Charte d’éthique et de déontologie, recrutements massifs prévus, campagne de communication institutionnelle… l’agence Maghreb Arabe Presse (MAP), fait peau neuve et le fait savoir. La vieille dame de Rabat, créée par des militants du mouvement national maghrébin en 1959, à leur tête Mehdi Bennouna, a été étatisée par la volonté de feu Hassan II, en 1974. Elle est ainsi érigée, selon les termes du Dahir n°1-75-235, en ‘’établissement public doté de la personnalité morale et de l’autonomie financière, placé sous la tutelle de l’autorité gouvernementale chargée de l’information» à partir de 1977. Un changement de cap qui en fera de plus en plus une agence officielle.

D’ailleurs, dans ses statuts, l’objet de la MAP est entre autres de «diffuser pour le compte  des  pouvoirs publics  constitutionnels toute information que ces derniers jugeraient bon de rendre publique; de concourir, tant au Maroc qu’à  l’étranger, à la diffusion des points de vue, buts et objectifs de la politique du Royaume du  Maroc…». Une orientation pour le moins subjective, qui marquera durant des années la perception qu’en ont les professionnels des médias et le grand public. Noureddine Miftah, président de la Fédération Marocaine des Editeurs de Journaux, pense «qu’il y a une volonté de la transformer en une agence publique plutôt que l’agence officielle quelle est aujourd’hui». Pour lui, le climat politique et institutionnel dans le pays a induit cette volonté de changement au sein de l’Agence. Cette impulsion est venue depuis «le changement du directeur de la MAP en 2011, par un professionnel des médias», estime, quant à lui, le journaliste et directeur de publication de Maroc Hebdo, Mohamed Selhami.

Crédibilité remise en question

Un avis que tout le monde ne partage pas. Ainsi selon un correspondant d’une Agence internationale basée à Rabat, «la MAP reste otage du politique.» Et d’ajouter, «concrètement, le texte fondateur de la MAP interdit à ses journalistes de remettre en question la version officielle. Une situation qui lui fait perdre toute crédibilité». Et, au-delà de la modernisation technique de l’Agence et de ses canaux c’est bien de la crédibilité dont il s’agit maintenant. Une crédibilité remise en question non seulement par les usagers, mais aussi par les rapports officiels. Ainsi, le rapport de la Cour des Comptes de 2011 relève notamment qu’«à travers l’analyse de la ligne éditoriale de la MAP, il a été constaté une prépondérance des informations officielles relevant des institutions gouvernementales et des formations politiques. Cette situation influence la ligne éditoriale de l’Agence qui privilégie la collecte de l’information auprès des instances officielles au détriment des informations diversifiées». Des critiques qui n’ébranlent pas outre mesure Mustapha El Khalfi, ministre de la Communication et président du Conseil d’administration de la MAP. «Nous avons accueilli le rapport d’une manière positive et nous sommes en train de mettre en place un cadre référentiel qui nous permettra de dépasser les lacunes soulevées et de renforcer le professionnalisme», affirme le ministre.

Charte d’éthique

Ainsi, la mise en place de la Charte d’éthique et de déontologie rédigée par une commission présidée par l’un des doyens du journalisme marocain, Larbi Messari, et qui s’ouvrait non seulement aux membres du conseil d’administration de la MAP mais aussi à des professionnels (syndicat de la presse, Fédération des éditeurs…) va dans le sens de la restauration de la crédibilité. De même que le changement dans l’organigramme qui intègre un bureau de l’ombudsman (médiateur presse) directement rattaché à la direction général pour tenter de redorer le blason de l’Agence. Ce mécanisme de recours des usagers inventé au début du 20ème siècle aux USA (le premier Ombudsman dans la presse était Josef Pulitzer en 1913), s’est petit à petit généralisé en Europe à partir des années 1980. Il vise en général à assurer le dialogue entre les journalistes et leurs publics et garantir les bonnes pratiques au sein de la rédaction. Un gage donc de neutralité et de qualité de l’information que veut instaurer l’Agence. Ajouter à cela l’instauration d’un comité de rédaction dont 50% des membres sont des journalistes élus au sein de l’Agence. «Notre objectif est de créer une agence d’information professionnelle numéro un en Afrique. Avec un niveau technique d’une agence du 21ème siècle», résume El Khalfi. Pour lui, le plus important est de mettre en place un contrat programme entre l’Etat et l’Agence pour qu’elle puisse remplir son rôle «de service public de soutien à la presse». Ce contrat est aujourd’hui en négociation pour ses aspects économiques, mais dont les principales mesures ont déjà été impulsées en 2013. «C’est un objectif très ambitieux, plus ambitieux que les remarques soulevées par la Cour des comptes», tranche le ministre.

L’agence, dont le rapport de la Cour de Jettou a aussi critiqué les performances financières, devrait ainsi pouvoir renforcer de plus en plus ses ressources propres avec de nouveaux produits. Il s’agit essentiellement de «sortir de la logique de la dépêche pour se diversifier dans d’autres métiers que nous imposent la révolution numérique et les changements dans le secteur des médias au niveau international», explique El Khalfi. Il s’agit notamment de MAPTV, qui a déjà produit en 2013 plus de 2.300 capsules vidéo, MAP audio qui a produit 5.500 capsules, MAP photo avec 7.720 images et MAP infographie qui a diffusé 770 illustrations. Cela en plus du lancement du site d’information gratuit mapexpress.ma. Une diversification de l’offre qui, selon le ministre, a engendré une augmentation des abonnements. Mais sans avancer de chiffres clairs pour l’étayer. «Notre objectif est qu’avec le même budget on puisse augmenter aussi bien la productivité que la qualité et la diversité», affirme le ministre. Dotée d’un budget de 193 millions de dirhams par le ministère de la Communication, la MAP dégage aussi des ressources grâce aux abonnements et aux différents services qu’elle offre. La Cour des compte a calculé que 2% seulement venaient de l’autofinancement. Une proportion qui selon le ministre devrait augmenter et que l’objectif financier est l’un des principaux points de négociation avec le ministère des Finances via la DEPP qui bloque la validation du contrat programme.

Un grossiste de l’information

Quoi qu’il en soit, vu la diversification des métiers, l’agence officielle ne risque-t-elle pas de rentrer en concurrence avec les médias classiques qui eux ne sont pas financés par le budget public? Une questions qui se pose d’autant plus que la MAP est présente dans 12 régions avec 34 bureau au niveau national, avec 25 bureaux supplémentaires prévus à terme en 2016 en plus de 62 représentations internationales et 55 additionnels prévus à terme. «Pas du tout», tranche Miftah, «l’agence est un grossiste de l’information; elle n’a pas de contact direct avec le lecteur. Ce sont les journaux ses principaux clients et sa diversification est dans l’intérêt de tous». Et d’ajouter: «La presse n’a pas les moyens de faire ce que fait l’Agence. De plus nous n’avons pas les mêmes cibles. La concurrence de la presse vient d’ailleurs que de la MAP». Ainsi, plus d’informations venues de la MAP devraient réduire le coût de production chez les «détaillants» puisque l’Etat prend en charge justement la production de l’info brute. Mais est-ce que ça ne contribuera pas in fine à diminuer la diversité des sources de l’information ou encore des angles de traitement? D’autant plus que les vieilles habitudes de la MAP ont la peau dure, et plusieurs dérapages, en termes de neutralité notamment, ont été relevés, depuis le lancement de cette réforme. Ainsi, rien qu’en 2013 des éditoriaux signés et publiés sur le fil de l’agence ont pris violemment à partie le voisin algérien lors de la dernière crise de l’été dernier. D’autres files d’informations se sont immiscées dans la décision de retrait de l’Istiqlal du gouvernement en la critiquant et en s’en prenant particulièrement au chef du parti Hamid Chabat, ou encore en se positionnant dans la polémique sur la cérémonie d’allégeance après qu’un député istiqlalien a refusé d’y participer. Des comportements qui poussent notre journaliste de la presse internationale à s’interroger: «Est-ce une agence de presse ou un outil de règlement de comptes à l’intérieur de la sphère du pouvoir?», ou un acteur de l’information au lieu d’être un rapporteur de l’info officielle? Dans ce sens, la MAP multiplie, ces derniers temps, les conférences-débats avec les acteurs politiques en invitant la presse classique. Elle va même plus loin en consécrant telle ou telle personnalité. Plusieurs questions qui ne trouveront une réponse qu’en 2015, date à laquelle devrait être changée la loi régissant la MAP.

 

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