Reda Dalil

La numérisation assassine

03/2018 • EditoCommentaires fermés sur La numérisation assassine0

Nulle part ailleurs qu’en matière de fiscalité, le Maroc n’aura réussi sa numérisation. Le confort de payer ses impôts via le web est grand, mais la concession l’est tout autant. Le patron de la direction des impôts l’avoue à demi-mot : «Grâce à la dématérialisation de nos procédures, la charge de travail induite par certaines activités a été réduite. De ce fait, près d’un millier de personnes seront réaffectées.» Réaffectées? Peut-être. Mais dans le langage de l’optimisation 2.0, ce terme recouvre un principe d’inutilité, de redondance. Etre réaffecté c’est être frappé de nullité. Tôt au tard, l’horizon qui se dresse devant le pauvre bougre réaffecté est le néant, la porte, le saut vertigineux dans le vide de la précarité.

C’est un fait, la numérisation s’épanouit au détriment des classes populaires. Les agents de saisie, les petits comptables, les préposés à ceci à cela, les logisticiens, les archiveurs, les commerçants, les techniciens réseau… ces princes des ténèbres voutés par l’usure, les joues creusées, la cigarette coincée à la commissure des lèvres périront par milliers. La numérisation ne supprimera guère les avocats et les banquiers d’affaires en Smalto, les HEC en Balmain, les ESSEC en Weston, les 1% quoi ! La gangrène rageuse et affamée mastiquera en revanche les platebandes de la piétaille industrieuse, ce prolétariat administratif extirpant ses 5.000 dirhams du bec de plus en plus pingre de l’ogre public. L’Etat, toujours plus proche des sous du contribuable, lorgnant vers les cieux cléments de l’Afrique, se frotte les doigts devant les économies budgétaires promises. Il dévorera ses petits, dématérialisera sous couvert de modernité cette faune d’obsolètes programmés n’ayant pas su, c’est leur faute, enfourcher la vague des bits et des algorithmes, de la data analysis et du full stack, du scrum et du globish…

La numérisation se greffe mal à la terre aride de l’analphabétisme et des ni-ni, des diplômes inexistants, de l’Anapec et de l’ISTA. Vague inodore, translucide, elle sème le parfum de l’extinction sur les petites gens, les travailleurs de la répétition, les héros sans gloire de l’exécution. Songez que la filière télécom au Maroc, en dix ans, a recruté 22 millions de clients sur la data mobile, sans créer un seul emploi. C’est que la productivité technologique n’est pas partageuse, elle préfère remonter le dividende plutôt que la cotisation patronale. Songez que Facebook engrange trois fois plus de profits que Renault tout en employant 5 fois moins de personnel. Le numérique n’aime pas l’humain. Ceci n’est pas une vue de l’esprit, comme dirait Magritte, c’est juste un fait, froid comme un datacenter, froid comme un semi-conducteur.

Les martyrs de l’intelligence artificielle, les «réaffectés», qu’on se le dise, ne rebondiront pas, ils ne se recycleront pas, ils n’ont pas de plan de carrière, ils ne se plieront pas à un bilan de compétences devant le regard sceptique d’une coach mâchonnant la gomme de son crayon. Ils iront à la rue, tendront leur sébile aux généreux s’il en existe encore, engraisseront les rangs des déshérités. Leurs parents avaient été «ubérisés» par la mondialisation «heureuse» et l’OMC, eux seront vitrifiés par la «glorieuse» technologie, mère de chômage et d’exclusion. Ils sont les inévitables dommages collatéraux du progrès en terre de pénurie. Ni l’école, ni l’Etat, ni les hôpitaux, ni la CNSS, ni l’agence pour le numérique, ni les propos lénifiants sur les startups ne les sauveront du naufrage. La numérisation ne souffre pas la médiocrité, mais la médiocrité est l’apanage du moyen et du faible, c’est-à-dire de la majorité. Si en Occident, les coussins de sécurité existent, si la société, souple, assise sur une base populaire éduquée fera son aggiornamento, obtiendra du revenu universel, survivra à sa mue avec le moins de carnage possible, plaquer une réalité technologique poussée au terrain vague de la désespérance sociale marocaine est une double peine. Déjà sous-formées par une école discriminante et affaiblies par des services publics exsangues, les marrées humaines du milieu devront tenter de survivre à l’apocalypse numérique. La peste ou le choléra, se demandent-ils ? La peste et le choléra leur répond-on. Plus de la moitié des emplois actuellement recensés disparaîtront dans dix, vingt, trente ans… Qu’importe la chronologie, la certitude est dans la disparition. Mais que fera-t-on des décombres humains? Que fera-t-on des fantômes qui reviendront hanter les apôtres de la numérisation sauvage? Dira-t-on comme on le fait aujourd’hui sans expier ses torts passés que le modèle économique, zut alors !, n’a pas donné ses fruits? Au début des années 80, Bill Gates avait imaginé un ordinateur personnel dans chaque foyer, on le crut fou, comme on croit fou celui qui aujourd’hui prédit des bureaux sans employés, des ménages sans salaire et des bras sans travail…

Le fou avait pourtant raison !

Fions-nous à son intuition.

Pour une fois…

Réda Dalil
rdalil@sp.ma

Les commentaires sont fermés