Reda Dalil

Le boycott ou le prix de la cherté

05/2018 • EditoCommentaires fermés sur Le boycott ou le prix de la cherté0

Que de fébrilité, que de panique, que de nerfs qui craquent! L’appel massif au boycott des laitages Centrale Danone, du fuel Afriquia et de l’eau minérale Sidi Ali fait perdre leur boussole aux puissants. Un ministre sort de ses gonds pour décrire les boycotteurs, c’est à dire des Marocains dont il a pour mission de veiller aux intérêts, de «Mdaouikhs» (étourdis). Un autre ministre, visé directement par le boycott, conseille aux «insurgés» d’aller jouer ailleurs. Le directeur achats de Centrale Danone décroche le pompon en qualifiant ceux qui boudent son lait de «traîtres à la nation». Rien que ça!

Que de fébrilité, que de panique, que de nerfs qui craquent ! Serait-ce que la communication de crise n’est pas le fort de ces grands groupes déstabilisés par ce soudain et brutal désamour populaire? Certes, leur ligne de défense, légitime en apparence, consiste à brandir la menace que fait peser le boycott sur les emplois low-cost qu’ils créent. Le ministre a rappelé que 470.000 paysans trayaient du lait pour Centrale Danone. Or, l’argument est spécieux, car ici l’élément humain est un facteur de production dont l’entreprise ne peut pas se passer. L’entreprise privée n’emploie guère son personnel au Smig pour faire la charité. Les salariés les plus modestes sont un beau catalyseur de profit, leur coût dérisoire est précisément leur seul atout. Qu’on ne vienne donc pas invoquer la ressource humaine miséreuse pour justifier des prix au napalm.

Au fond, si ces groupes n’ont rien à se reprocher comme l’ânonnent leurs communicants, que ne justifient-ils pas leurs prix en détaillant leur structure? La gronde aurait fait pschitt illico presto si les Marocains avaient réalisé que, loin de les dépecer, ces mastodontes de la grande distribution, une fois les charges et les salaires payés, ont à peine de quoi saupoudrer de miettes leurs actionnaires. Sauf que la réalité est autre et il suffit de consulter les résultats de ces groupes pour constater que leurs chiffres d’affaires et leurs marges explosent à rebours total d’une économie malade, asymétrique, dépourvue d’amortisseurs sociaux. Une économie qui pousse l’ultralibéralisme jusqu’à abandonner toute régulation, jusqu’à enterrer son Conseil de la concurrence et toute instance de contrôle des prix.

L’ensauvagement libéral si cher à l’Etat a livré le petit peuple et la classe moyenne pieds et poings liés à des «Big Cats» bien gras, s’ébrouant comme des crocodiles dans un marigot de bénéfices, heureux, libres de fixer leurs prix, libres de s’entendre, libres de frapper le citoyen fragile au portefeuille… Oui, fragile car il faut le dire, des fois qu’on serait tentés de céder aux sirènes trompeuses du Soft Power (TGV, satellite, ports, conquête africaine), que le Marocain est pauvre, sous-éduqué et mal-nourri. Mais, en tant qu’humain doté d’un tube digestif, d’organes vitaux, il lui arrive à l’instar du nanti d’avoir soif et donc de chercher à se désaltérer, d’avoir faim et donc d’essayer de becqueter, de vouloir parfois se déplacer et donc d’avoir besoin de deux gouttes d’hydrocarbures. Seulement, on lui facturera ces actes banals à un prix européen, occidental, délirant. Avec ses 2.500 dirhams de Smig, autant lui demander de se trancher la carotide. Du coup, pacifique de nature, il a trouvé le seul moyen de se faire entendre.

Puisqu’on ne voit en lui qu’un consommateur, puisqu’on l’a entièrement livré à l’offre privée dérégulée, eh bien il exercera le seul pouvoir qu’il possède: le pouvoir d’achat ou de non-achat. Grâce aux réseaux sociaux, il a désormais pour lui le nombre et sa révolte douce n’a de violent que le symbole. Les nantis paniqués et les officiels dépassés se trompent en imputant les origines du mouvement à des forces occultes, à des «adversaires» porteurs d’un agenda politique interlope, car quand bien même ce serait le cas, ce boycott a levé une vague, un tsunami, il a touché un nerf sensible, il a remué une frustration chez les Marocains et cela doit être entendu et non combattu. Retranchés dans leur Olympe, imperméables à la souffrance du gavroche, les dominants se lovent dans le déni. Il leur est conseillé de s’extirper de leur écrin ouaté, de séparer business et politique, d’atterrir au plus vite pour écouter l’appel du peuple à l’égalité, l’empathie, la solidarité. Etiqueter, pour seule réponse, le citoyen de «Mdaouikh» et de «traître à la nation» ne fera qu’envenimer son amertume. Quant aux sociétés visées, elles seraient bien inspirées de rogner sur leurs marges pour ramener leurs prix à des hauteurs humaines. Car l’on ne vend le lait, le carburant et l’eau ni à des Allemands ni à des Singapouriens.

Les clients sont Marocains et ils sont pauvres et en colère.

De grâce, ne les titillez pas davantage.

Il en coûterait (cher) à tout le monde.

Très cher…

Réda Dalil
rdalil@sp.ma

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