Reda Dalil

Le Marocain, cet éternel chasseur-cueilleur

12/2018 • EditoCommentaires fermés sur Le Marocain, cet éternel chasseur-cueilleur0

La pluie et l’orage semblent s’être encroûtés, faisant écho à une machine qui grince, à un bateau dont la coque fissurée laisse entrer les trombes d’eau qui signent notre noyade. Les diagnostics sont désespérants: chaque mois, 600 ingénieurs quittent le Maroc et les instituts de formation professionnelle fabriquent des chômeurs par fournées entières. Les rapports s’enchaînent pour décrire par le menu les tares meurtrières de l’hôpital public: vétusté, personnel insuffisant si ce n’est roublard et avide de billets bleus glissés in petto… Les études, les chiffres, les constats se conjuguent dans la formation d’une question gênante: mais qu’est-ce qui marche dans ce pays? Les optimistes béats diront qu’on ne juge pas un pays sur l’existant, mais sur sa capacité à concevoir un projet d’avenir, un espoir pour les masses précaires dont l’horrible de la condition n’est supportable qu’en présence d’une infime lueur de lendemains meilleurs. Au fond, le Marocain des classes populaires a fait le deuil d’un présent amélioré. A lui les bouts de chandelles, le système D. Le pays est en chantier et les politiques conjuguent leurs bilans au futur. Ils feront, jurent-ils, on veut bien les croire. En attendant, le Marocain ira grappiller sa maigre pitance, 20, 30, 40 dirhams par jour. Le revenu mensuel lui étant étranger, il claque la porte de son cagibi tel le chasseur-cueilleur au crépuscule pour s’en aller glaner le petit écot quotidien, un baluchon en bandoulière, des sandales mangées par les mites aux pieds et une carriole au bout des bras.

Dans les champs ou par les rues poisseuses de la ville-ogresse, le chasseur-cueilleur est condamné à refaire le match d’un quotidien sordide. L’habitude, le conditionnement, la fatalité et la superstition font ronronner son moteur. Mais s’il passe à l’as sa petite aspiration personnelle, c’est pour investir ses espoirs dans ses enfants. Il voudrait les voir maîtriser un métier, une modeste compétence qui protège des fourbes aléas. Leur succès, il voudrait le vivre par procuration. Ses fils et ses filles, sa bataille!

Le petit père ne rêve que d’une chose: que ses enfants ne rejouent pas le film de sa déchéance. Ils voudraient que sa «malavita» accouche de quelque chose de beau, de lumineux pour les preneurs de relais. L’espoir ne s’investit plus dans un basculement de classe ici-bas, il est dans le Maroc de 2040, celui des jeunes d’aujourd’hui devenus adultes productifs, assurés socialement, capables d’être promus pour leur mérite, parlant correctement l’arabe, le français voire même l’anglais si possible, et si possible un chouia épanouis. Or ce jeune, cet enfant qui embrasse le champ des possibles d’un regard candide, qui se figure le monde comme une conquête, qui rêve de s’inventer un destin, est fragilisé, mis en danger. Les chiffres, toujours lugubres, font voler en éclat les illusions intimes du père: une école devenue imbattable en déperdition (6 millions d’abandons scolaires depuis 2001), 2,7 millions de «ni-ni», des officiels soumis à l’austérité, une économie traversée par la digitalisation, matrice d’immenses paupérisations à venir. Comment, demain, intégrer une ressource humaine handicapée par des vices originels? Comment la rendre innovante, créative quand tous les classements coiffent notre système d’enseignement d’un bonnet d’âne péremptoire? Par une vue de l’esprit, des slogans, des hackathons et une Coupe du monde tripartite? Par un modèle de développement neuf dont on ne voit pas poindre le bout du nez malgré les injonctions incessantes du plus haut sommet de l’Etat?

Bref, le petit père, le petit chasseur-cueilleur, aura, à la fin des fins, reproduit sa condition, il aura cloné son mal-être, l’aura transféré, grossi, amplifié. Il se sera réincarné dans l’autre, l’enfant qui porte son nom et claquera à son tour la porte du cagibi pour braconner ses 20, 30, 40 dirhams quotidiens… en 2040. Pour les sans-grade, l’avenir sommeille dans le passé et l’histoire n’est autre qu’une boucle se répétant à l’infini.

A ceux qui bloqueront la cavalcade de ce cycle infernal, une nation entière leur devra une fière chandelle. Mais ceux-là sont-ils parmi nous? Et si tant est que ce fût le cas… le souhaitent-ils vraiment?

Réda Dalil
rdalil@sp.ma

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