Reda Dalil

Le pacte du ventre

07/2018 • EditoCommentaires fermés sur Le pacte du ventre0

Le Marocain n’est pas un être qui se projette, qui épargne, qui se protège contre les aléas de la vie. A l’image du père de famille type, à savoir un ouvrier touchant un peu plus du SMIG, il a abandonné l’espoir d’une bonne école ou d’un hôpital en état de marche. Le Marocain mise tout sur le quotidien, la moisson du jour, l’immédiat, autrement dit les exigences du ventre. Le Marocain est un chasseur-cueilleur angoissé à l’idée de gratter son petit pécule journalier de 50 dirhams.

C’est cela son horizon vital, son exigence alimentaire, sa motivation. Globalement, il n’entretient plus vraiment l’espoir que son enfant, à travers la mobilité sociale qu’eût pu garantir une école de qualité, transcende sa condition de naissance pour devenir meilleur que lui. Si les déterminismes du déclassement sont inamovibles, pourquoi le Marocain consentirait-il à des sacrifices dans l’immédiat? Dans quel but? Vers quelle projection d’avenir? Ce serait idiot, voire contre-productif; cela engagerait sa survie d’espérer en un futur meilleur alors qu’il n’est pas sûr de nourrir sa famille avant la tombée du jour. Cette donne, bien réelle hélas, éclaire le boycott d’une compréhension nouvelle: loin d’être une simple lubie, une lutte des classes, une haine marxiste du riche forgée par une réflexion nuancée, il est au contraire le cri primal d’un ventre creux, la plainte d’une assiette vide qu’il est impératif de remplir aujourd’hui, maintenant, ce soir…

Mais surtout, le boycott est vécu sur le mode de la trahison du Makhzen, lequel historiquement a toujours su taire les râles des intestins au sacrifice des projections au long cours, de l’anticipation sur les besoins scolaires et sanitaires Marocains. Ce deal implicite, «avenir contre présent», fait partie du fonds génétique du royaume. Et à ce commerce, à ce pacte digestif, l’Etat, il faut en convenir, a toujours joué sa gamme à la note près, sans bémol.

Jadis, le Makhzen savait privilégier le pain aux soins, le tagine au savoir, la sardine au diplôme… Or, voyant que les prix se dissocient de sa réalité pécuniaire, le Marocain se sent d’autant plus floué qu’il estimait le pacte du ventre scellé à vie. Las, ce gentlemen’s agreement a été copieusement, goulûment détricoté depuis la fin des années 90 avec une vague de privatisations/libéralisations menées au pas de charge, mais surtout depuis 2012, où l’enclenchement des mesures d’austérité les plus radicales depuis le PAS (forcé, lui) a littéralement dépecé les petites bourses.

Il est d’ailleurs fascinant de noter que ceux qui ont sans complexe acté les politiques les plus antisociales (les islamistes) n’ont aucune culture makhzénienne. Nés d’une mouvance idéologique égyptienne, intoxiqués par les édits des frères musulmans, ils ignorent les codes ancestraux du royaume, les non-dits de l’allégeance au trône, les compromis qui se passent de mots. Et, tels des éléphants dans un magasin de porcelaine, ne bougent ni ne parlent sans fracasser le vase si précieux de la paix sociale. Appliquant tels des comptables disciplinés leurs fatwas libérales, ils estiment leur mission accomplie si, en fin de mandat, la dette publique a baissé et le déficit est en recul. Tel est leur horizon unique.

Néanmoins, leur gestion au Karcher des finances publiques n’aurait pu être possible sans un puissant feu vert de l’Etat profond. En somme, on les a laissé faire.  Pis, lorsqu’on considère qu’ayant arraché une Constitution plus «démocratique», les Marocains ont cru décrasser les mécanismes rouillés de la redistribution des richesses, dire adieu à la rente et à la corruption, on comprend que leur frustration, leur abattement n’en soient que plus abyssaux. Car, au fond, tout le contraire s’est produit: les rentiers, les vautours sévissent aussi joyeusement qu’avant; l’anarchie prospère sans garde-fous, sans régulation. Il n’y a jamais eu de grands procès (hormis celui du Hirak), les services publics sont toujours aussi moribonds, l’enseignement toujours aussi mité par la médiocrité, les trottoirs toujours aussi décatis, le fond de l’air toujours aussi irrespirable et le fonctionnaire pareillement agressif, velléitaire et aboulique. A la différence près que de nos jours, manger, boire, se déplacer, actes banals pour le Marocain d’hier, ont franchi le Rubicon de l’inaccessible. Trop chers, bien trop chers.

D’où cette colère sourde aux ramifications inconnues, inquiétantes, lugubres. En réalité, nous sommes officiellement en prise avec une situation neuve, sans précédent. Le pacte du ventre rompu, le programme «pain contre obéissance» renié, une autre équation émerge. Quelles en sont les variables? Qui peut la résoudre? Ceux qui président à nos destinées en sont-ils seulement capables ?

Il le faudra pourtant…

Il le faut.

Réda Dalil
rdalil@sp.ma

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