Reda Dalil

LE PRINTEMPS DES INCOMPÉTENTS

10/2017 • à la une, EditoCommentaires fermés sur LE PRINTEMPS DES INCOMPÉTENTS0

Le «séisme politique» mille fois annoncé, mille fois repoussé, s’est enfin déclaré avec une puissance de 4 ministres, 5 ex-ministres et 14 hauts fonctionnaires sur l’échelle de Richter. Par procrastination, par manque de maîtrise des dossiers, ou par une inaptitude terminale à anticiper, ces hommes ont fait encourir un risque systémique au pays. Désormais, ils ne seront plus qu’un vague souvenir enfoui dans le cimetière, si vaste, de la mauvaise gestion.

Et pourtant ces hommes-là sont supposés appartenir au 1%, au sommet de la chaine alimentaire. Ils sont l’exemple, ils incarnent l’aspiration. Or, la litanie de leurs «égarements» étalée par la Cour des comptes donne le tournis. Convention-cadre bancale, initiative asthénique, notion du temps extensible à souhait… Même la machine de guerre made in «Dakhiliya», boursouflée de personnel dit qualifié, n’est pas fichue de ventiler un projet, de le suivre, de l’annoter, de le recalibrer, tâche qu’un junior frais émoulu d’une banale école de commerce effectue finger in the nose.

Bref, le coup de semonce est aussi énorme que nécessaire. Si jusqu’ici, le haut fonctionnaire craignait d’être pris les doigts dans le pot de confiture, il faut espérer qu’il vacille à présent à la perspective d’être pris en faute de compétence. Les Ubus des postes et des fastes, attachés aux mandats à deux chiffres, au prestige de la fonction plutôt qu’à son essence, à la smala de chouachs cirant leur pompes, ont vocation à s’éteindre sous l’effet d’un darwinisme du mieux adapté, c’est-à-dire du plus performant. Dont acte.

Mais attention, le magma sédimenté de la redondance administrative, ces Mexicains du service public, dissimulés sous l’énorme sombrero de la nonchalance y tiennent sec à leur sinécure sertie de primes et de rappels. Malgré leur bilan chiffré. Celui de la honte. On pense au programme d’urgence pour l’éducation: 3,3 milliards brûlés sur l’autel du néant. On pense à la santé, à la faillite du Ramed, à un peuple toujours malade, contraint de patienter six mois pour une misérable radio. On pense à l’habitat social, buffet gratuit pour promoteurs obèses, jamais sevrés de marges colossales. On pense beaucoup…

Tant de ministres, depuis l’indépendance, s’en sont allés traînant dans leur sillage les cadavres de la mauvaise gestion. Ils coulent une retraite dorée aux frais du contribuable exsangue. Si l’on prête au «séisme politique» l’ouverture d’une ère nouvelle d’impunité rétroactive, ceux-là, tous, devraient être extraits de leur hibernation paisible pour répondre de leur crime vis-à-vis du Marocain, réduit au funeste rang de dernier de la classe en matière de développement humain. (123ème sur 188 pays). S’ils n’ont pas volé, ils n’ont pas travaillé. Ce qui, à peu de choses près, revient au même.

Le peuple est las de ces grands paresseux, de ces cyniques, de ces commis de l’Etat qui, à peine nommés, opposent à la possibilité de rêver grand, l’impossibilité de faire. Ce pays est irréformable, gémissent-ils, imputant leur paralysie volontaire au peuple, trop analphabète, trop incivique, trop arriéré, incapable d’aller de l’avant. Ces démissionnaires du récit national ont coûté cher au Maroc, à son peuple qu’ils n’ont ni éduqué ni civilisé ni autorisé à conquérir la pauvreté, le monde par son intelligence, sa fougue et ses diplômes. Le printemps des nuls, jadis mirage fou, espérance trahie sur l’autel d’une apathie crasse, frémit, dresse une tête ; puisse-t-il prendre consistance et balayer la vérole des haut commis du passif.
Mais, le vœu est intense et, souvent, s’affaisse sous les assauts de l’inertie qui suit le coup d’éclat. Le passé l’a montré: aux coups de menton les plus prometteurs succèdent des périodes creuses, vastes friches d’attente que l’on meuble par le souvenir d’une promesse de renouveau. Si d’aventure le «printemps des incompétents» est authentique, fécond, s’il n’est pas simplement un ballon de baudruche gonflé à l’hélium, l’espoir est permis. Sinon, à la mesure de l’enthousiasme et de l’attente, le retour de bâton sera grand.
Immense.
Attention à ne pas décevoir un élan en gestation
Leur curiosité piquée, les Marocains guettent
Le «séisme politique» a éteint en eux un feu de forêt
Pas le volcan qui dort…
Pas encore.

 

Réda Dalil
rdalil@sp.ma

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