jack lang

«L’éducation doit avoir pour socle la créativité»

07/2018 • EconomieCommentaires fermés sur «L’éducation doit avoir pour socle la créativité»0

Quel modèle éducatif pour la génération des Milleniums? Jack Lang, actuel président de l’Institut du Monde Arabe (IMA) et ancien ministre français de l’Éducation nationale et de la Culture, livre son regard sur l’éducation et la culture dans le monde arabe.

De votre point de vue de président de l’IMA, comment apprécie-t-on le jeu diplomatique complexe dans lequel le monde arabe semble être embarqué?

Hélas, l’embargo dans lequel sont plongés un certain nombre de pays arabes se poursuit. Mais la région est surtout, aujourd’hui, le terrain de jeu de Trump. Je suis particulièrement frappé par cette forme de domination économico-financière qu’exercent les Etats-Unis depuis l’élection de Donald Trump sur une échelle globale et particulièrement au niveau de la région. Au nom de quel principe devrait-on accepter de placer le monde sous la tutelle d’un pays? Au nom de quel principe les responsables politiques arabes devraient-ils se soumettre à ce diktat et reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël? Par la force des choses, tout processus de paix semble maintenant compromis dans la région. Ce qui causera un lourd préjudice au peuple palestinien. Je suis révolté par ce président qui, depuis son élection, foule aux pieds d’un trait de plumes des traités internationaux, à l’instar de l’Accord sur le climat conclu à Paris en 2015 et sa concrétisation un an plus tard lors de la COP22 à Marrakech. Cette posture est d’autant plus ubuesque et intenable que ses prises de décisions rendent tout débat sur les plans écologique, économique, diplomatique, voire culturel à l’international, quasi impossible.

Justement, comment la culture peut-elle contribuer à l’apaisement des tensions et à l’instauration d’un processus de paix dans la région?

La culture est un instrument de pacification, de reconnaissance de l’autre. L’art et la culture jouent un rôle central dans l’histoire de toute révolution. Et un pays qui n’attache que très peu d’importance à la culture sombrera dans la déprime et ne sera jamais prompt à gagner des batailles économiques. Les médias véhiculent à outrance une image peu séduisante des pays arabes, mettant peu en avant l’identité multiple, les innombrables facettes de la culture, de l’histoire et de la réalité du monde arabe. Alors qu’il existe bel et bien des initiatives culturelles et économiques qui peuvent servir d’exemples. C’est la raison pour laquelle notre mission au sein de l’IMA est de braquer les projecteurs sur le côté positif, notamment la jeunesse en mouvement. En tout cas, la promotion de ces success-stories figure en priorité de mon agenda. Par le biais de la culture, du savoir, l’IMA entend faire face aux intolérances, au racisme et à la xénophobie, et surtout susciter l’envie de créativité chez les jeunes.

Comment stimuler la jeunesse d’aujourd’hui?

Il faut repenser l’école. L’enseignement c’est un métier, cela s’apprend, et c’est la clé de la réussite d’un système. Il faut commencer par doper le travail de transmission. Là-dessus, la formation des maîtres est primordiale.

Justement, l’école du 21e siècle est-elle toujours apte à stimuler la créativité chez les jeunes?

Cette question invite à de nouvelles utopies éducatives. Pour autant, le modèle éducatif mondial est à revoir de fond en comble. Il faut à mon sens, au Maroc comme partout ailleurs, rompre avec le système traditionnel, peu habile à stimuler la créativité chez les enfants. Créer au sein des écoles, des universités, une atmosphère propice à la créativité. Car seule l’éducation fait l’avenir du peuple.

Quel budget, en part du PIB, faudrait-il allouer à l’école 4.0?

Un pays doit faire des choix. L’éducation et la culture doivent être des priorités budgétaires absolues. Partant de ce postulat et lorsqu’il s’agit de l’éducation, il ne faut pas lésiner sur les moyens. Sous aucun prétexte, il ne faut sacrifier les dépenses liées à l’éducation, même en période de forte récession. Je me réfère toujours à l’époque où j’étais ministre de l’Education sous Mitterrand. Je me suis toujours battu pour arracher des crédits importants pour le ministère de l’Education. Nous défendions avec conviction la culture et nous avons décroché 1% du PIB. Je me suis bagarré pour grignoter quelques points de base en plus. En France, lorsque le pays traverse des périodes de rigueur budgétaire, deux ministères échappent à ce serrage de ceinture: celui de la recherche et celui de la culture. 

Est-il judicieux d’impliquer le secteur privé dans l’avenir de l’éducation nationale, une mission régalienne par essence?

Je suis un homme du service public. L’État doit assurer pleinement ses missions régaliennes et garantir un égal accès de tous au service public et soit dit passant à l’école. Mais je dois admettre que les écoles privées s’en sortent plutôt bien. Seulement, il faut trouver un mix entre les deux. Améliorer le service public et le rendre attractif, redonner confiance aux enseignants en améliorant leur niveau de formation, tel est à mon sens l’ultime défi à relever en permanence dans le chantier éducatif.

Quels sont les grands défis à relever pour promouvoir une éducation de qualité?

Lutter contre la massification des étudiants dans l’université et le développement du para-universitaire qui devient indispensable au sein de l’Université. Ceci dit, j’entends ici et là des gens prétendre que l’éducation au Maroc serait atteinte d’un mal incurable. C’est rattrapable. Et l’une des solutions c’est de promouvoir les expériences réussies, pour porter remède à ce qui ne marche pas.

Ayoub Ibnoulfassih
aibnoulfassih@sp.ma

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