Reda Dalil

Les Francophones sont-ils condamnés à partir ?

07/2018 • EditoCommentaires fermés sur Les Francophones sont-ils condamnés à partir ?0

Quand le soleil effeuille les corps, les esprits s’échauffent. Quelques fantassins de la pensée dominante, l’Islam politique, font leur numéro de claquettes estival en conseillant aux hommes de contraindre leurs épouses à frire sous leurs vêtements par 40 degrés à l’ombre. Pas de bikini, pas de monokini, pas de derme apparent. Pudeur, pudibonderie et dissimulation des rondeurs, telle sera la triste trinité de l’été. Le hashtag #KounRajel (Soisunhomme) a bien sûr provoqué l’hystérie sincère des démocrates libéraux francophones. Mais comme souvent, cet accès de colère tombera vite à plat dans les méandres des réseaux sociaux, sans jamais s’arrimer au réel.

C’est ainsi à présent, le Maroc de l’élite progressiste d’expression française n’est plus guère qu’un petit triporteur branlant chargé de concepts démodés: égalité, équité, parité, justice… Les héritiers du siècle des Lumières, de Descartes et du Maréchal Lyautey ont perdu la bataille des valeurs face à une offre politique jeune, pleine de tonus, diablement efficace, convertissant dans sa folle chevauchée jeunes, vieux, amazighs, femmes: l’Islam politique.

La mouvance islamo-arabisante offre un mode de vie clef en main qui régule le quotidien, définit les relations homme-femme, comble toute possibilité de vide existentiel et préconise une résignation relative aux difficultés économiques. Le courant a résisté là où le nationalisme post-indépendance, le panarabisme nassérien, la «démocratie hassanienne», le socialisme ont pour des raisons différentes tous échoué. Il faudra donc s’y attendre, l’effet d’encerclement ultra-moralisateur ressenti par les franges libérales francophones continuera de culpabiliser les corps souhaitant vivre, exulter, investir la rue et les plages dans l’habit de leur choix.

Pour le Marocain nouveau, la primauté accordée à la langue arabe sonne comme un trait définitif tiré sur l’acculturation coloniale et l’islam devient le vecteur d’un néo-nationalisme fédérateur affranchi des frontières tant géographiques qu’identitaires, la oumma. Ce projet de société jouit d’une étonnante cote de popularité qui lui permet de s’étendre à un rythme fulgurant, nappant en moins de 20 ans le royaume de voiles et de pilosité faciale.

Il est d’autant plus efficace qu’au Maroc, celui-ci ne se télescope plus vraiment avec le Pouvoir. L’assimilation du PJD au jeu politique a dissipé les peurs latentes du «péril vert» ou de la tentation de «l’éradication» qui rappelle les pires heures de la décennie noire algérienne. Mieux, l’expérience turque a démontré aux derniers sceptiques qu’Islam politique, prospérité économique et démocratie représentative peuvent se conjuguer. Enfin, l’extrême enracinement de cette idéologie chez une «middle-class» arabisée ayant fréquenté l’école et l’université publiques, et qui compte en son sein (façon de parler) pléthore d’ingénieurs, médecins, professeurs, fonctionnaires, laisse entendre qu’un remplacement des élites francophones est tout à fait envisageable.

De plus, l’Etat profond, après un véritable volontarisme réformiste datant du début des années 2000, avec en figure de proue la modernisation du code de la famille, a depuis sérieusement levé le pied sur l’élargissement des libertés publiques, lâchant implicitement les progressistes occidentalisés. La suite de l’histoire est connue: intégration du PJD dans les circuits du pouvoir, libération des prêcheurs salafistes, levée de la résidence surveillée du cheikh Yassine, etc.

Le Maroc nouveau, fièrement arabisé et islamisé, de mieux en mieux dans sa peau, tendra donc à voir en ces ovnis francophiles s’exprimant dans un accent parisien une anomalie, la survivance archaïque d’une parenthèse coloniale qui n’aura duré que 44 ans et dont le terme a sonné voilà déjà 60 ans.

Alors quel avenir pour l’élite sociale francisée? L’histoire montre, à travers le départ des pieds noirs d’Algérie et l’Alya des juifs marocains vers Israël, que les populations placées en minorité ne disposent que de deux choix. Pour répondre à l’exil intérieur dont ils souffrent, à leur décalage vis-à-vis de la rue, d’une culture dominante fermement rivée sur ses deux piliers que sont l’arabe et l’islam politique, les francophones devront ou s’adapter (quand bien même en façade) ou partir… Beaucoup d’ailleurs ont déjà quitté une mère patrie à présent si éloignée de leur image d’Epinal. Les femmes sont les plus touchées par ce phénomène. Souvent au bout de quelques années d’études en France, aux US ou au Canada, elles décident d’y rester, ayant goûté au confort d’un espace public égalitaire, sans flicage, sans pression et sans paternalisme.

Il faut donc s’interroger: la parenthèse francophone marocaine touche-t-elle à sa fin? A cette question, la marche de l’histoire seule donnera une réponse explicite. Toujours est-il qu’il faut se rendre à l’évidence qui suit: un monde nouveau émerge d’une vieille chrysalide, préparant le grand remplacement naturel selon un darwinisme des plus classiques: s’adapter ou disparaître.

Partir ou rester.

Tel est le choix.

Il est terrible, déchirant, cruel…

Mais il a le mérite d’exister…

Jusqu’à quand?

Réda Dalil
rdalil@sp.ma

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