la raison dela coère

Les raisons de la colère

06/2017 • EnquetesCommentaires fermés sur Les raisons de la colère0

Crise économique, mal-être social, histoire mythifiée…La situation d’Al Hoceima appelle des solutions immédiates.

8h30 au centre d’Al Hoceima, la ville dort encore. Un calme qui contraste avec la manifestation de la veille rassemblant plusieurs milliers de jeunes du «Hirak» (mouvement) en linceuls, qui ont sillonné la ville. Quelques rares cafés sont ouverts. La place centrale est déserte et seule la préfecture de police semble animée. Un peu plus loin se dresse le centre culturel espagnol, un magnifique bâtiment néo-mauresque tout en couleur qui réchauffe les contours de cette grande place propre, de noir dallée. Sur son flanc nord, on peut surplomber la magnifique plage de Quémado avec ses unités hôtelières typiques, témoins du plus grand intérêt qu’a accordé l’Etat, dès les années 60, au développement du tourisme dans la région nord. Aujourd’hui encore, ces deux hôtels construits par la CDG représentent la plus grande capacité d’hébergement de la ville. Celle-ci a été fondée dans les années 1920 par la colonisation espagnole, dont elle a hérité le nom. Al Hoceima serait un dérivé du mot espagnol, d’origine arabe Al Khozama, qui fait référence à la lavande poussant abondamment à l’Etat sauvage dans cette partie des montagnes rifaines.

Farniente
Le quartier espagnol, ou l’ancien centre-ville, est encore aujourd’hui beaucoup plus animé que le reste des quartiers. Même si, ce lundi matin, de nombreuses échoppes sont encore fermées ou se préparent à ouvrir. «Ici c’est une ville très pauvre, ce n’est pas comme chez vous à Casablanca ou Rabat où on peut tout trouver à tout moment. Si vous voulez un petit déjeuner copieux, il va falloir attendre midi», commente un propriétaire de café visiblement surpris de se voir commander une bissara (purée de fèves) de bon matin comme cela se fait dans d’autres villes du nord… Installé directement sur le mince trottoir devant un thé, on peut suivre les allées et venues dans un souk improvisé sur la chaussée. Poisson, légumes, abats de viandes rouges, pain ou encore herbes aromatiques… les vendeurs sont là mais très peu de clients s’aventurent en cette matinée. Quelques rues plus loin, une corniche aménagée sur un côté du cap Viejo permet de surplomber la plage et le port de la ville avec son terminal de passager désert. Trois jeunes désœuvrés fument du cannabis, dans un coin. De ce promontoire, on peut voir jusqu’à Nador à l’est, et légèrement au-dessous de la ligne d’horizon les côtes espagnoles au lointain vers le nord.

Investissements improductifs
Adjacents à la corniche, deux terrains de sport de proximité avec gradins en amphithéâtre grec, récemment construits, et dûment estampillés INDH, mobilisent une demi-douzaine de jeunes basketteurs. Plus loin à droite, on aperçoit deux grues et une montagne terrassée. C’est l’un des trois chantiers de lotissement que nous avons pu relever dans toute la ville. «C’est un projet de Mohammed Hamouti, un des députés de la ville. C’est lui le plus grand promoteur de la région», nous renseigne notre taximan. A quelques encablures de là, de l’autre côté de la ville vers le sud, le projet immobilier de la ville nouvelle de Bades, dont le scandale a coûté la tête aux directeurs de la CGI et de sa maison mère la CDG, est quasiment à l’arrêt. Encore une fois, deux ou trois grues esseulées semblent être les vestiges d’un projet grandiose. Les plaques de chantier décrépites arborent les logos de la CGI et d’Al Omrane, les deux opérateurs publics en charge du projet. Quelques ouvriers s’affairent à daller un trottoir. En contrebas, on peut arriver à la corniche maritime Sabadia sentant le neuf à plein nez. Quelques joggeurs en profitent. Des pêcheurs à la ligne tentent leur chance. Les cafés et kiosques longeant cette infrastructure sont fermés, rappelant la saisonnalité de l’activité de la ville. Le tourisme essentiellement estival, multiplie la population de la ville par trois en haute saison. Ce qui fait dire à notre taximan: «C’est bien d’avoir des corniches, mais les Hoceimites en ont-ils vraiment besoin? Ce qu’il nous faut ce sont des usines pour faire travailler nos jeunes…». Du bout de la corniche, derrière quelques falaises, on peut apercevoir le port de pêche traditionnel de Cala Iris, à peine masqué par une petite brume. «Vous voyez la montagne tout au fond, au-dessus du port, c’est là que Sidna vient chaque année passer ses vacances d’été. Sa tente est toujours dressée à cette endroit», nous informe fièrement notre chauffeur. Le roi est, en effet, un habitué de la ville où il séjourne une dizaine de jours par an. En remontant la corniche vers le port, un autre chantier tourne au ralenti. C’est Al Omrane qui est en charge du projet du quartier Sidi Abid. Plusieurs dizaines de lots viabilisés sont en friche. Les routes et trottoirs bien tracés font penser à un circuit de course automobile. Des lots d’immeubles achevés trônent au milieu. «C’est la partie du promoteur Hamouti. C’est lui qui a commencé à construire ici. Après cela, Al Omrane est venu. La plupart des bâtiments que vous voyez là sont déjà vendus», nous informe un ouvrier sur place. Pourtant, tous les volets sont fermés et nul ne semble habiter dans ce nouveau quartier. Tout comme dans nombreux autres bâtiments de la ville où les pancartes «à vendre» font légion. Selon des statistiques de la commune d’Al Hoceima, 60% des logements de la ville sont vacants. Il faut dire que la population a quasiment stagné depuis 1994. Selon les statistiques du HCP, la population tourne autour de 55.000 habitants depuis 33 ans.

Dépeuplée
«La ville est frappée de plein fouet par la migration, qu’elle soit nationale ou internationale, c’est une région qui se dépeuple», s’alarme Mohamed Boudra, président du conseil communal. Et d’ajouter: «Ce dépeuplement a été accentué par le dernier découpage régional qui a fait que la ville est passée de chef lieu de la région à sa périphérie. Ce qui a constitué un choc économique et social important». Il n’y a qu’à voir le rythme de la ville pour s’en rendre compte. En effet, l’activité ne commence réellement que vers 11h pour s’éteindre doucement vers 19h. «Les seules activités de la ville à savoir le tourisme, le commerce et la pêche fonctionnent au ralenti depuis quelques années», témoigne Mortada, un jeune activiste ayant pratiqué le commerce, aujourd’hui au chômage. Et d’ajouter:«Avec l’ouverture d’un hypermarché, le commerce de proximité a directement été impacté. En plus avec ramadan qui tombe en pleine saison estivale, toute l’activité commerçante se concentre sur deux mois. Ces dernières années, tous les évènements qui font tourner le commerce (Ramadan et fêtes religieuses) arrivent en été, ce qui fait que le reste de l’année les commerçants se tournent les pouces». Une situation qui, selon lui, explique la forte mobil

isation de toutes les strates sociales de la ville, lors des manifestations. «Quand vous n’avez rien à perdre, c’est facile de fermer boutique et descendre manifester», analyse notre activiste. Le matin même, une manifestation de pêcheurs a fait le tour de la ville, menaçant de rejoindre le «Hirak» si leurs revendications ne sont pas entendues. Non loin de là, dans l’ancien siège de la région, se tient une réunion au sommet entre le ministre de l’Intérieur, le wali de la région, l’inspecteur général du ministère, les élus, etc. Le message leur est adressé. Ils sont près d’un millier de pécheurs de sardine qui sont au chômage technique. La pêche génère près de 4.000 emplois selon Mohamed Boudra. «L’activité de la pêche tourne au ralenti et c’est à peine si on trouve du poisson à vendre», témoigne le seul vendeur de poisson au port d’Al Hoceima devant son étal où sont disposés trois cageots à moitié pleins. Et les prix s’en ressentent. Quasiment le double par rapport aux prix pratiqués pour les mêmes variétés à Casablanca. «Je préfère ramener un peu de poisson frais pêché localement et tout vendre plutôt que d’aller le chercher ailleurs et risquer de me retrouver avec des méventes», témoigne notre poissonnier. Ici l’activité est moribonde et la tension palpable. Une demi-douzaine de pécheurs rafistolent leurs filets devant la vingtaine de chalutiers et de barques à quais. L’enceinte du port est quasiment déserte, le terminal de passager attend l’arrivée, mercredi, du seul navire hebdomadaire reliant la ville à Motril en Espagne.

La colère monte
Au niveau des deux restaurants du port, même ambiance. A l’heure du déjeuner, quelques clients attablés au comptoir regardent, sans conviction, la rediffusion d’un match de foot devant une bière. «Même si vous voyez d’autres plats sur la carte, ici nous ne servons que du poisson», nous informe d’emblée le serveur. Celui-ci nous explique que la marchandise est acheminée de Nador: «C’est en fait du poisson qui fait la route en camion frigorifique d’Agadir jusqu’au marché de gros de Nador, il revient moins cher…». Pourtant nous sommes dans un port? «Depuis quelques temps, la plupart des bateaux partent pécher sur la côte Atlantique. Ici, les filets sont attaqués par le Nigrou», explique-t-il. Ce poisson Nigrou qui déchire les filets des pêcheurs est sur toutes les bouches. Une vraie calamité qui fait que plusieurs centaines de travailleurs du port se retrouvent sur le carreau. «En fait, c’est le grand dauphin, une espèce protégée qui  attaque les filets des pêcheurs. Ça vient du fait de l’épuisement des réserves de pélagique à proximité des côtes depuis quelques années. Les pêcheurs se sont retrouvés à aller pêcher de plus en plus loin avec des filets plus grands, entrant directement en concurrence avec ce grand mammifère marin qui, ne trouvant plus quoi manger, a appris à aller chasser dans les filets des pêcheurs», explique Houssine Nibani, enseignant de sciences de vie et de la terre et président de l’association AGIR, spécialisé dans la pêche durable dans la baie d’Al Hoceima. Une  perte sèche des patrons de pêches de 800.000 à un million de dirhams par filet qui peuvent atteindre jusqu’à 800m de long et 65m de profondeur. Et ce n’est pas que la pêche qui souffre. Il suffit de faire un petit tour dans la zone d’activité économique d’Ait Kamra construite par MedZ à 15 kilomètres d’Al Hoceima pour s’en rendre compte. La zone dont la première tranche s’étend sur 27 hectares est déserte. Trois unités occupant quelques centaines de mètres s’y sont installées, dont une seule est opérationnelle. Et c’est en fait un concessionnaire automobile et non pas une unité de production. «Ces terrains ont été expropriés entre 80 et 100 dirhams, beaucoup moins que le prix du marché. Ce qui a engendré des frictions avec les propriétaires. Et, depuis plus de 5 ans, aucune usine n’a été créée, comme ça a été promis», témoigne Fayçal, un habitant du village. Pour plus d’explications sur les retards que connait la zone, nous avons essayé de contacter les responsables de MedZ, mais sans succès. Le responsable de la zone nous a prestement renvoyé à son collègue dont le numéro n’est pas attribué, puis silence radio… Quasiment le même modus operandi que le directeur du CRI de la région Omar Chraibi. Contacté par téléphone et par email, ce dernier s’est dit prêt à nous aider avant de ne plus répondre au téléphone.
«Comme vous pouvez le voir, la région est abandonnée à son sort; ne voyons pas de perspectives d’avenir. Il n’y a pas d’opportunités d’emploi. Pour faire des études supérieures, il faut aller à Oujda, Fès ou Tétouan. Nous avons un des taux de cancer les plus élevés du Maroc, mais le centre d’oncologie ne dispose pas de matériel et de ressources humaines nécessaires. Al Hoceima est la ville la plus chère du Maroc, selon le HCP à cause de l’enclavement et du fait que l’immobilier a grignoté sur les terrains agricoles; c’est aussi la première région qui reçoit des transferts de MRE en devise, mais nous continuons à être marginalisés…», égrène Nabil Ahamjik, un des activistes de la ville. Et d’ajouter: «Depuis la mort de Mohcine Fikri, nous nous sommes soulevés contre la hogra. Nous avons formulé un cahier revendicatif d’une manière large et participative et nous battons le pavé pour nous faire entendre. On ne s’arrêtera que lorsque toutes nos demandes seront réalisées. Nous avons le soutien de toute la population car nos revendications sont légitimes», tonne Nabil.  Comme lui, ce sont des milliers de manifestants qui répondent présents aux appels à manifester du Hirak. Et la mobilisation ne se cantonne pas qu’à la ville; c’est toute la province qui se mobilise. «L’approche adoptée par l’Etat est de nature à décrédibiliser toute médiation à travers les élus. Nous nous retrouvons dans une situation où nous ne sommes écoutés ni en bas ni en haut», se désole Boudra. Et d’ajouter: «En répondant au cas par cas, village par village à certaines revendications, les autorités risquent de susciter des jalousies et pousser d’autres villages à contester et ça peut être contreproductif. Ce qu’il faut c’est un engagement symbolique de l’Etat avec des mesures politiques fortes à même de calmer les esprits», estime le président du conseil communal. En effet, en plus de la réunion tenue avec le ministre de l’Intérieur, le 10 avril, la première d’Abdelouali Laftit, depuis sa nomination, plusieurs visites d’officiels ont été effectuées dans la région, que ce soit au niveau central, notamment de Mohammed Hassad et Charki Draiss, ou régional, comme le wali Mohamed Yaakoubi, qui mène des visites de terrain dans quasiment tous les foyers de contestation. Sauf que la tension ne baisse pas. «En agissant de la sorte, l’Etat croit affaiblir le mouvement  en le coupant de sa base mais c’est le contraire qui se produit. Vous n’avez qu’à voir le grand succès de la manifestation du dimanche 9 avril où ce sont près de 50.000 personnes venant de tous les villages avoisinants qui sont sortis dans la ville habillés de linceuls», se targue Nabil… Contacté par nos soins au téléphone, le Wali de la région nous a répondu cordialement, en affirmant qu’il allait nous apporter tous les éléments de réponse nécessaires, mais plusieurs rappels et messages, plus tard, nous attendons toujours ses retours. Ilias Omari, généralemet prolixe a évité de répondre à nos nombreux appels téléphoniques, Sms et messages Facebook. Entre temps, les effets d’annonce se sont succédés laissant penser à une issue de la crise, mais la blessure est telle qu’elle prendra du temps à se refermer. 

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