Reda Dalil

L’Etat Bling-bling et les «Bullshit» jobs

01/2018 • EditoCommentaires fermés sur L’Etat Bling-bling et les «Bullshit» jobs0

Le chinois BYD fabriquera des véhicules électriques; les Français, les Allemands, feront tourner leurs chaînes de production à plein régime; les chiffres sont époustouflants: 26 usines d’un coup, des milliards en volume d’exportations, des pales, des voitures, des fuselages Boeing et des milliers d’emplois à la clef. Sept, huit, cent mille, qu’importe le chiffre pourvu qu’il y ait effet d’annonce. Les prévisions donnent le tournis, les perspectives rendent fou et l’Etat carbure à la limite du burn-out pour arracher avec les dents sa part d’industrie aux sacro-saintes «chaînes de valeur internationales». Portés par leur élan, les maîtres-penseurs du tout-industrie planent sous l’effet des senteurs capiteuses des IDE, jusqu’à se détacher de toute logique mathématique. Le Plan d’Accélération Industrielle (PAI), insiste-t-on, créera 500.000 emplois d’ici 2020. Vous en voulez une preuve? Demandez à Bombardier, à Renault, à PSA, à Thalès et Siemens. Ils vous diront que « nos » plans ne sont pas billevesées germant dans des esprits idéalistes.

Or, la réalité a souvent le chic de crever les bulles de déni dont raffolent tant nos chasseurs de donneurs d’ordre. Et que dit-elle, cette réalité? Depuis le lancement du PAI en 2014, l’économie marocaine n’a créé que 17.000 emplois nets, à peine un peu plus de 5.000 par an. En 2016, elle s’est même payé la coquetterie d’en détruire 37.000. Capricieuse, mutine, l’économie  joue avec les nerfs de nos VRP en costumes Hugo Boss, toujours lestes à la détente lorsqu’il s’agit de présenter l’investisseur blond à la presse et plastronner devant les micros. Au rythme actuel de créations de postes, il faudrait un siècle pour tenir la promesse du PAI et 540 ans pour absorber le chômage des «ni-ni», ces 2,7 millions de jeunes ne justifiant ni d’un job ni d’une formation ni d’un stage et qui, comme à Jerada, s’engouffrent dans les abysses charbonneux de l’indignité pour espérer grailler deux miettes de pain frelaté.

La vérité, c’est que le battage médiatique carnavalesque de nos industrieux de la parole ne se traduit qu’en opportunités epsilonesques d’emploi. Or, ces usines étrangères génèrent tout de même 70 milliards de dirhams d’exportations, et bientôt, passées les périodes d’exemption fiscale, produiront de l’impôt et de la devise à flux tendu. Que fera l’Etat alors de ces ressources additionnelles?

La raison voudrait que cet argent aille fleurir le sol des misères honteuses de Sidi Boulaâlam, si dérangeantes pour ces responsables embourgeoisés, plus habitués à fouler la moquette du Sofitel que la glaise de Zagora. Mais la pratique, hélas, tenace, rigide, pencherait vers la triste option de l’ostentatoire. Paraître plus forts aux yeux des frères africains et des parrains occidentaux, souffler à pleins poumons dans les voiles du «Soft Power», multiplier l’infrastructure non productive et, bien entendu, satisfaire la dernière marotte d’un Etat Bling-bling : le triptyque TGV, satellite, ponts à haubans (et bientôt le monorail), la voilà leur obsession intime.

Dans ce schéma, les masses muettes et anonymes n’ont pas leur place. Leur lot dans la vie: des universités détruites, des professeurs docteurs d’état en sciences de l’absentéisme et une méconnaissance de la langue française qui les mènera quel que soit le Bac+ à grossir sinon les rangs des «ni ni», ceux des «Bullshit jobs». Des millions de jeunes corps gorgés de sève, de vitalité, d’enthousiasme condamnés à ces «jobs à la con»; des jeunes qui n’ont de sens à donner à leur vie que la livraison d’une pizza à un client fâché avec le pourboire. Les plus chanceux feront le guet, en tant qu’agents de sécurité, dans un Mall ou conduiront le taxi rouge déglingué qui crachote un billet de 100 dirhams les bons jours.

Au lieu de monopoliser la parole publique en se gargarisant de taux d’intégration approximatifs et d’indécentes autocongratulations, nos officiels devraient songer à insérer la jeunesse impatiente dans les chaînes de valeur académiques. Voilà ce dont le pays a besoin, d’une école formatrice de neurones, vaccin ultime contre une carrière dans les «Bullshit jobs». L’évidence crève les yeux, elle a la taille de la tour Eiffel. Et pourtant les décideurs suprêmes s’en détournent, ils n’ont d’yeux que pour l’IDE chiche en salaires et en postes de travail, mais généreux en précarité. Par leur cécité, ils mitonnent un Maroc peuplé d’ouvriers et de paysans dociles, au sein duquel les «bullshit jobs» supplanteront la matière grise et les postes de cadres. Comme dans une mauvaise fable; comme dans une dystopie imposée, cruelle, implacable.

Bullshit…

Réda Dalil
rdalil@sp.ma

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