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Rachid Niny : « Tout ce que vous écrivez pourra être un jour ou l’autre retenu contre vous. »

07/2017 • InterviewCommentaires fermés sur Rachid Niny : « Tout ce que vous écrivez pourra être un jour ou l’autre retenu contre vous. »0

Passé par la case prison, il en ressort plus assoiffé de réussite que jamais. Magnat des médias, il lance sa propre télé et affi che ses ambitions.
Bienvenue dans le cerveau de l’homme le plus lu et bientôt…le plus regardé du Maroc.

Que pensez-vous des évènements d’Al Hoceima? Les manifestations ont-elles été bien gérées?
Ces troubles étaient tout à fait prévisibles, mais leur gestion a été mauvaise. Il s’agit d’un problème courant que vivent d’autres régions marocaines, seulement le Rif a une spécificité historique qui rend les choses un peu plus compliquées.

La solution?
Il faut intégrer les membres du Hirak dans le jeu politique. Faire en sorte qu’ils briguent des postes électifs et gèrent eux-mêmes leur ville vu qu’ils semblent jouir d’une certaine légitimité. Par contraste, il est clair que les représentants communaux, régionaux ou parlementaires du Rif n’ont plus aucune crédibilité. C’est ce qu’on a vu en Espagne, par exemple, avec Podèmos, ou en Grèce avec Syriza, ou même en France avec les insoumis de Jean-Luc Mélenchon. Lorsque des leaders émergent spontanément, leur place n’est pas en prison, mais dans des postes de représentation populaire. La Banque mondiale nous apprend que 2,7 millions de jeunes marocains entre 15 et 35 ans sont sans emploi, sans formation, ceux-là ne se reconnaissent nullement dans le leadership politique actuel. Or, d’une manière ou d’une autre, il faudra les canaliser ces OVNI. Qui de mieux pour mener à bien cette mission que des personnalités choisies en leur sein.

Les révoltes d’Al Hoceima ont-elles sonné le glas des partis politiques?
Oui, je le pense, car à l’exception du PJD et la FGD, les partis ne sont plus l’émanation d’une conviction populaire. Résultat, l’opposition s’exerce dans la rue. Ce qui est dangereux. Saisissons cette parenthèse historique pour faire émerger une classe politique digne de confiance, crédible et capable d’amortir des chocs sociaux tels que nous les vivons aujourd’hui. L’Etat devrait dialoguer avec les porte-voix du Hirak au lieu de laisser l’option sécuritaire prendre le dessus. Certes, les lois doivent prévaloir, on n’interrompe pas un prêche impunément, mais en parallèle; il s’agit d’actionner des leviers politiques et d’ouvrir un dialogue qui assurera une sortie de crise pérenne.

L’Etat peut-il dialoguer avec des gens qu’il emprisonne?
L’Etat a dialogué avec des individus ayant fomenté des putschs; il peut bien écouter ce que Zefzafi et ses camarades ont à proposer. Encore faut-il en avoir la volonté.

Dans l’hypothèse d’une médiation, quelles sont ces personnalités capables d’asseoir tout le monde autour d’une même table?
C’est là, à mon avis, que réside le problème. Les politiques sont grillés. Pis, le parti qui contrôle la plupart des communes dans le rif, la mairie en plus du conseil régional, est complètement rejeté. Il faut voir au-delà du champ politique. En réalité, l’apaisement aura comme préalable la tenue de pourparlers sincères, mais sur le long terme, le retour au calme sera tributaire du nombre d’emplois créés dans la région.

Qui a échoué dans la gestion du Hirak? L’Etat ou le gouvernement?
Les deux. Les ministres disposent de budgets et de compétences et sont responsable de l’administration du pays, les élus également. Nul ne peut nier sa responsabilité dans cette situation. Personne n’a empêché le ministre de la Santé d’aller faire un tour là-bas et de décider de construire un hôpital ou d’accélérer la finalisation d’un centre d’oncologie. Or, cette région a été prise en ôtage par des politiques immoraux qui règlent leurs comptes sur fond d’ébullition sociale. Quant à ceux qui sont, ou ont été aux affaires et qui se rangent du côté du Hirak, ceux-là feraient mieux de rester à leur place et d’endosser leur responsabilité dans ce fiasco. On ne pleure pas avec le berger, lorsqu’on est un loup. Dans une inversion spectaculaire des choses, les politiciens endossent l’habit de la victime. Il faut que cela cesse.

Quand on voit ce qui se passe à Al Hoceima, peut-on dire que la réforme constitutionnelle a porté ses fruits?
Bien sûr que non! Nous avons été recalés. La preuve, nous revivons la même situation six ans plus tard. La constitution n’a pas été mise en application. On a cru que l’alerte était derrière nous et que nous pouvions être dans un logique de «business as usual». Nous avons subi un gouvernement qui s’est attaché à aggraver tous les indicateurs économiques ce qui a exacerbé les tensions sociales. En cinq ans, le chômage a explosé, un nombre ahurissant d’entreprises a mis la clef sous la porte, l’activité économique a fortement ralenti. Bref, ce cocktail Molotov ne pouvait que déboucher sur une gronde sociale. Pour résumer, la réussite ou l’échec d’un exécutif se détermine en fonction du nombre de postes d’emploi qu’il a généré durant sa mandature. Le reste n’est que mauvaise littérature. Mais, plus généralement, je trouve que le problème auquel il faut parer d’urgence est l’absence de débat public.

C’est-à-dire?
Et bien, il n’y plus qu’un seul type de débat public et c’est celui qui se déroule dans les réseaux sociaux. Or, on peut qualifier ces échanges, de «cannibales», d’agressifs, de sauvages. C’est le règne du grand n’importe quoi, sans filtre aucun.

Mais il a été constaté que les autorités sont plus à l’écoute des plateformes sociales que, disons, des corps intermédiaires?
Le problème c’est que tout cela est manipulable. C’est un secret de polichinelle que chaque parti politique gère une armée numérique composée de milliers de faux profils crachant de l’intox à jet continu dans les fils d’actualité. Quel type de démocratie veut-on construire quand ce sont des «bots» qui encadrent, pétrissent et conditionnent l’opinion publique. Le vrai débat se fait au sein des médias publics et privés. C’est dans cette sphère que les opinions doivent s’exprimer et se confronter les uns aux autres, avec un sens élevé des responsabilités. Tous ceux qui ont une opinion doivent en assumer la teneur, non se dissimuler derrière un faux profil. C’est de cette façon seulement que l’on forge une opinion publique éclairée, informée, capable d’asseoir ses choix politique sur une série d’arguments provenant de bords différents. Enfin, les médias participent à la mise en valeur des futures élites. La grande majorité des ministres du gouvernement d’alternance avaient été repérés par Hassan II, lors de débats diffusés par 2M. Aujourd’hui, il est impératif d’offrir des espaces d’expression décomplexés à ceux qui, par leur parole, leur force de conviction, leurs idées, fédéreront autour d’eux dans l’avenir.

Est-ce cela qui a fait germer dans votre esprit  l’idée d’une télé?
Mon objectif est de libérer la parole. A travers un éventail de programmes éclectiques, court une lame de fond unique, à savoir: casser la langue de bois sans insulte ni diffamation; briser les chaînes de la peur et tendre vers une citoyenneté libre et revendiquée en tant que telle. La chape de plomb qui nous pèse sur les épaules produit des citoyens paraplégiques, inaptes à l’innovation, sans estime de soi. Il faut instituer un îlot de liberté de parole qui, à terme, saura engendrer de l’émulation.

Vous estimez donc que les chaînes existantes ne remplissent pas ce rôle?
Les chaînes marocaines pratiquent ce que j’appelle l’abrutissement de masse. Ces télés qui négligent leur mission première, à savoir, éduquer, former, qualifier le citoyen, nous mènent droit dans le mur. Je dis assez! Assez de considérer que l’objectif ultime d’une télé est d’engranger des sommes astronomiques en publicité. L’enjeu est plus crucial qu’une simple question de gros sous, de pure rentabilité. Voyez en Espagne comment la télé, dans les années 70, a fabriqué un citoyen intelligent. Cessons de considérer la petite lucarne comme un ramassis de bêtises et utilisons ce formidable instrument d’influence à bon escient.

Retrouvez l’intégralité de l’interview dans le N° 205 d’Economie Entreprises

Par: Réda Dalil et Ghassan Waïl El Karmouni

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