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Sebta: Une ville en sursis

03/2018 • EnquetesCommentaires fermés sur Sebta: Une ville en sursis0

Otage d’un modèle économique peu créateur de richesses, le préside occupé survit grâce aux aides de l’Etat espagnol. Jusqu’à quand ?

Bravant une bruine légère mais froide sur le parcours de la longue barrière barbelée à la sortie de Fnideq, des centaines de personnes se cherchent une place assise le long de cette frontière de métal, la mer Méditerranée dans le dos et le regard perdu dans la montagne. Nous sommes à Bab Sebta, il est 21h et certains sont allongés à même le sol en cette nuit de février particulièrement froide avec comme seule couverture une bâche en plastique transparente.

Frontière de la honte
Emmitouflés au point qu’il est impossible de distinguer s’ils sont masculins ou féminins dans la pénombre, ces porteurs anonymes tiennent leur place dans une longue file à l’indienne, d’aucuns assis, d’autres accroupis voire étendus à même le sol sur plus de 300 mètres, en attendant l’ouverture (ou pas), le lendemain matin de la porte d’accès au nouveau poste-frontière donnant directement sur la zone logistique de Tarajal, de l’autre côté de l’enceinte. «On ne sait jamais si la frontière va s’ouvrir ou pas pour le commerce. Depuis décembre dernier et les changements qu’ont introduits les Espagnols, c’est le chaos total», témoigne Hamid, la trentaine, rencontré devant le poste-frontière. Pour lui, la mort de porteurs dans des bousculades ces dernières semaines est due à la pression qui monte durant ces longues périodes à attendre l’ouverture des frontières et à l’incertitude autour de la question: y aura-t-il du travail ou pas pour les porteurs? Comme Hamid, ils sont des dizaines de jeunes gens qui s’activent devant l’entrée du poste-frontière, à proximité de la station des grands taxis, dans un brouhaha et une effervescence qui tranchent avec le calme résigné de ceux qui attendent contre les fils barbelés. Selon les estimations des autorités espagnoles, ils seraient entre 20.000 et 35.000 à traverser chaque jour pour travailler ou bien pour faire du commerce.
Ici, au poste-frontière, tout se vend à la sauvette: de la nourriture, du café, des devises, et même la fiche de la police aux frontières marocaine que plusieurs personnes monnayent contre 5 dirhams. Certains proposent non seulement leur aide pour remplir ce document personnel mais aussi de servir «d’accompagnateur de frontière» pour accélérer les procédures, se déclarant prêts à soudoyer les autorités: «Donne-moi 200 dirhams et je m’occupe de la police, tu rentreras rapidement, mon frère, sinon tu risques d’attendre longtemps voire de ne pas rentrer du tout…», affirme l’un d’eux. Harcelé le long du corridor menant au poste de police, vide à cette heure de la soirée, il a fallu être ferme, presque menaçant, pour se débarrasser de ces «intermédiaires» insistants.
A la sortie de ce long boyau, le territoire de Sebta. Les formalités accomplies devant des guichets mal entretenus rappelant les administrations des années 90, il faut encore marcher quelques centaines de mètres avant de trouver un taxi le soir. Côté mer, le bord de la route est jonché de pièces de carrosserie d’automobiles: l’éclairage est faible et l’image contraste avec celle du centre-ville de la petite langue de terre qui s’étend sur moins de 19 km².

Ghassan Waïl El Karmouni
gelkarmouni@sp.ma

Retrouver l’intégralité de l’article sur le N° 212, Mars 2018 d’Economie Entreprises

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