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Un deal qui ne passe pas

06/2018 • Entreprise, EntrepriseCommentaires fermés sur Un deal qui ne passe pas0

Le retard accumulé pour avaliser le deal Saham-Sanlam fait courir les rumeurs les plus folles. Retour sur une situation de flottement inédite.

«Il n’y a pas de raisons techniques pour que ça ne passe pas». C’est la réaction spontanée de plusieurs de nos interlocuteurs interrogés à propos du deal Saham-Sanlam. Pour un analyste qui suit le secteur, «même si c’est une grosse opération jamais vue au Maroc, il ne s’agit que du transfert de propriété de l’agrément. Il y a bien des aspects liés aux capacités concurrentielles, mais techniquement ce n’est pas sorcier. Politiquement, c’est autre chose…» 

Dossier remonté

En tant que régulateur, l’ACAPS «est chargée de l’octroi et du retrait d’agrément de ces entités, du contrôle de la solvabilité des entreprises d’assurances et de réassurance, avec le but ultime de protéger les droits des assurés et des bénéficiaires de contrats d’assurance, et d’assurer un contrôle macro-prudentiel en coordination avec les autres autorités du contrôle du secteur financier», peut-on lire sur son site. Et effectivement, selon une de nos sources, le régulateur aurait bel et bien instruit le dossier dans les délais légaux de 30 jours avant de le remonter au ministère des Finances pour avis, puisque le ministre a un droit de véto sur ce genre d’opérations dès lors qu’elle touche à l’intérêt national. 
Le dossier serait ainsi entre les mains de Mohamed Boussaid. Hésiterait-il à trancher, d’autant plus que le deal concerne directement son collègue au gouvernement et camarade de parti Moulay Hafid Elalamy? Ou bien aurait-il préféré «lancer la patate chaude» encore plus haut en attendant un hypothétique feu vert? Fortement chahuté pour sa réaction à la campagne de boycott, le ministre des Finances serait en position délicate pour activer le dossier. Un attentisme prudent qui se justifierait aussi par l’existence de réticences suscitées par des intérêts minoritaires au sein de Saham Finance. 
D’autres sources évoquent une possibilité de retard à cause des risques concurrentiels qu’impliquerait l’installation du mastodonte sud-africain en terre marocaine. Certains opérateurs nationaux seraient montés au créneau pour prévenir du choc concurrentiel qu’impliquerait le deal. Le retour de Ramsès Arroub à la tête de Wafa Assurance a d’ailleurs été interprété par certains comme une conséquence logique du repositionnement des acteurs après le deal avec Sanlam. Le spécialiste de l’assurance avait en effet fait ses armes au sein du pôle assurance de Saham, avant de rejoindre Wafa Assurance pour ensuite acquérir une grande expérience africaine au sein d’Optorg. Un parcours qui ferait de lui l’homme idéal pour gérer la filiale d’Al Mada (Ex-Sni), leader du marché en pleine restructuration après son autonomisation d’Attijariwafa bank. 

Risque concurrentiel 

L’autre argument avancé pour appuyer l’hypothèse du choc concurrentiel est la demande de MHE, adressée à Saâdeddine El Othmani lors du conseil du gouvernement, de mener une enquête sur les rumeurs qui ont accompagné le deal, notamment en termes d’optimisation fiscale supposée. Normalement, c’est au Conseil de la concurrence d’évaluer l’impact concurrentiel du deal mais en son absence, c’est au Chef du gouvernement de statuer, comme cela a déjà été fait pour la fusion Lafarge-Holcim. MHE tenterait-il d’utiliser l’institution de la Chefferie du gouvernement pour faire avancer les choses? Ce n’est pas improbable, d’autant plus que les salons de Casablanca et de Rabat bruissent d’une possibilité d’imposer des conditions pour assurer la bonne fin de l’opération. 
L’hypothèse d’ordre politique est la plus souvent évoquée pour justifier le retard. Si au départ, un accord de principe au deal aurait été donné en haut lieu en faveur du réchauffement des relations très fragiles Maroc-Afrique du Sud, les derniers couacs survenus entre Rabat et Prétoria l’auraient ajourné. Une sorte de sanction économique pour attirer l’attention sur la marche arrière de la Fédération sud-africaine de football sur le soutien à la candidature marocaine pour l’organisation de la Coupe du monde ainsi que sur les péripéties judiciaires de la cargaison de l’OCP à bord du Cherry Blossom. Le Maroc s’est déjà à deux reprises présenté contre l’Afrique du Sud pour accueillir la Coupe du monde, notamment lors de la candidature portée par une figure comme Nelson Mandela. Le Maroc avait alors refusé de retirer sa candidature même si la Confédération africaine soutenait une candidature africaine unique, celle de l’Afrique du Sud. Un refus qui a laissé des traces et qui reviendrait aujourd’hui hanter les relations entre les deux pays.

Image négative 

Tout le monde le sait, les questions diplomatiques notamment africaines sont le privilège de l’institution monarchique. Le fait de retarder ce deal, s’il y a des raisons politiques, ne peut venir que de ce côté-là. Il faut dire que depuis 2004, les relations entre le Maroc et la nation arc-en-ciel ne sont pas un long fleuve tranquille. «Du fait qu’on traite plus avec des pays francophones d’Afrique de l’Ouest, on a du mal à cerner la mentalité des Sud-Africains. Chaque institution répond à ses propres agendas et rapports de forces. Mettre dans le même panier deals économiques et rapprochement politiques, en annulant l’accord par exemple, serait une erreur», analyse un ancien diplomate marocain en Afrique australe. 
En parallèle des rumeurs qui circulent sur les raisons du retard, d’autres affirment que les filiales africaines de Saham seraient convoitées par des opérateurs marocains. «L’expansion africaine de Saham était fortement soutenue par Rabat», affirme une source digne de foi. Et d’ajouter: «Que tout cet effort retombe entre les mains d’un opérateur sud-africain n’est pas très apprécié». Pour notre interlocuteur, il se peut qu’un deal maroco-marocain soit présenté à MHE, avec un ou plusieurs opérateurs nationaux qui se porteraient acquéreurs des filiales africaines de Saham contre des intéressements dans une des institutions bancaires locales. En somme, un retour au point zéro, avec une redistribution des cartes. Au-delà de la faisabilité de ce genre de scénario et de l’acceptation ou pas du principal concerné, ce type de retournement de situation serait très dur pour le pays. Une position qui serait d’autant plus difficile à défendre que le deal a été particulièrement médiatisé: ce serait un coup dur porté à l’image du Maroc à l’international. Ça trancherait d’ailleurs avec la nouvelle doctrine diplomatique du Maroc, qui met en avant le pragmatisme plutôt que les positions idéologiques. Un retour en arrière concernant ce deal renforcerait par ailleurs les opposants à l’adhésion du Maroc à la Cedeao, qui avancent justement l’argument selon lequel le Maroc se comporte en terrain conquis en Afrique de l’Ouest, alors que son marché reste fermé aux investisseurs venus du Sud. 
Ghassan El Karmouni
gelkarmouni@sp.ma

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