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Un gros défi régional

12/2017 • EnquetesCommentaires fermés sur Un gros défi régional0

Sur le campus de l’Université Cadi Ayad, Ismail, futur lauréat en logistique, se mord les doigts, dès lors qu’il repense à son cursus d’études. «Je n’aurais jamais dû suivre ma passion. Aujourd’hui, je suis obligé de prendre le large pour gagner mon bifteck», déplore ce jeune universtaire, contraint à l’insu de son plein gré de quitter son fief natal pour intégrer le marché du travail. Voilà un témoignage qui, en temps d’ouverture de marché, n’impressionnera personne. Mais depuis que le nombre des régions a été ramené à 12, il faut s’attendre à un changement progressif de la donne.

L’insertion des jeunes dans le marché de l’emploi prend, en effet, depuis la mise en chantier de la régionalisation avancée une tout autre dimension. Dans un cercle vertueux, plus clément, Ismail aurait sa place dans un système où les candidats sélectionnés sont formés pour occuper des postes recherchés localement. «La formation est au cœur de notre plan de développement régional», soutient Brahim, Kheireddine, directeur du Centre régional d’investissement de la ville ocre. La panoplie de formation qu’offre à juste titre l’Université Cadi Ayad et les 14 établissements qui y sont affiliés draine deux secteurs en particulier: le tourisme et l’agroalimentaire.

Les diplômés issus de filières industrielles sont invités à trouver leur salut sous d’autres cieux. «Pratiquement 80% de nos étudiants sont embauchés au niveau de la région», se défend El Madani Benhayoun, professeur universitaire à la Faculté des Sciences juridiques, économiques et sociales ainsi qu’à l’ENCG. Un chiffre à prendre avec des pincettes en l’absence de statistiques officielles. A coup sûr, l’employabilité est appelée à évoluer avec la décentralisation. Car chaque région sera amenée à défendre son bilan économique.

A Fès-Meknès où le chômage atteint des niveaux alarmant à près de 18%, l’insertion professionnelle inscrite dans le contexte de la régionalisation se présente comme une opportunité à saisir. La maîtrise des ressources humaines offre une nouvelle forme d’attractivité pour Fès et Meknès, leur permettant d’attirer et de retenir les compétences clés pour leur développement. Les professionnels du marché de l’interim, dont l’évolution est un indicateur avancé de la reprise économique se montrent plutôt optimistes quant aux perspectives d’avenir. «Il est vrai que la région dispose d’un taux de chômage parmi les plus élevés à l’échelle nationale. Mais nos clients sur place sont particulièrement frappés par la qualité des ressources humaines à Fès», souligne Pascale Voron, directrice communication au sein de Tectra. Ces ressources humaines qualifiées profitent particulièrement à l’Offshoring, l’un des secteurs porteurs pour la région, qui compte actuellement plus de 40 centres d’appels répartis entre la cité antique et la ville de Moulay Ismaïl.

La problématique des ressources humaines se pose également pour les profils hyper-qualifiés. «J’ai inondé Fès avec mes CV, aucune entreprise ici n’éprouve le besoin d’embaucher un profil comme le mien», fait savoir une ex stagiaire auprès du cabinet international de conseil en stratégie, Boston Consulting Group, toujours au chômage, en retraçant son aventure qui relève du parcours du combattant. L’inadéquation entre l’offre et la demande touche aussi les profils moins qualifiés. A Tanger, les recruteurs ont du mal à mettre la main sur des techniciens supérieurs bien formés.

Les industriels qui s’y installent d’ailleurs, conditionnent leur choix d’investissement à la qualité des ressources humaines. Des mastodontes tels que Renault, Faurecia, ou tout récemment Siemens Gamesa, ne s’engagent qu’en s’assurant de la présence d’un bassin de main-d’œuvre relativement abondant et dûment formé.

Le plein-emploi

Le développement régional repose sur le triptyque investissement, emploi et financement. Tout au long de la tournée régionale des 500, les problématiques de l’emploi et du capital humain ont monopolisé les discussions autour des enjeux socioéconomiques des territorialités locales.

Ceci dit, c’est aux régions de trouver le juste équilibre entre ses besoins spécifiques et une main d’œuvre peu ou prou qualifiée, qui répond surtout à la demande du marché. Mais les territoires n’en sont pas encore arrivés à ce stade.

Les élus locaux s’accordent en effet sur le fait que la formation est un dossier passionnant mais délicat à gérer, en grande partie du fait du manque d’implication du secteur privé. «Les entreprises ne jouent pas le jeu. Nous les sollicitons en permanence pour échanger sur leurs besoins, mais la plupart sont aux abonnés absents», fait savoir le professeur Benhayoun. A défaut d’une inadéquation entre l’offre et la demande, certains étudiants, pourtant diplômés, bifurquent vers d’autres voies, s’engagent dans des terra incognito et perdent ainsi en compétence.

Pour se rendre utile, ces laissés pour compte choisissent parfois la voie de l’entrepreneuriat, et la plupart ont du mal à percer eu égard aux rares voies d’accompagnement et notamment des fonds d’amorçage. «Pour stimuler la croissance au sein des régions, il faut agir sur l’entrepreneuriat en développant, entre autres, des fonds d’amorçage pour accompagner ceux qui choisissent des voies atypiques et multiplier les partenariats entre le public et le privé», recommande Rachid El Amrani, principal Manager Advice for Small Businesses, auprès de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD).

La coopération entre le public et le privé est indispensable à la réussite du plein-emploi. Pourtant, l’ambiance que nous avons recueillie, tour-à-tour pendant notre tournée, n’est visiblement pas propice aux échanges et au travail mutuel entre les deux milieux. Les élus locaux ne font pas l’alpha et l’oméga de leur politique, et les entreprises réclament toujours des efforts supplémentaires de la part de l’Etat. Pour relancer la machine économique et générer de la croissance et de l’emploi, il est peut-être temps de transcender les clivages partisans pour faire émerger l’intérêt régional. 

Par Ayoub Ibnoulfassih

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