Une télévision médiocre qui a perdu sa vraie mission !

08/2014 • Nawal Houti, Point de vueCommentaires fermés sur Une télévision médiocre qui a perdu sa vraie mission !0

Nonobstant le diktat commercial, ne serait-il pas plus judicieux pour un pays ayant sacrément besoin de hausser son niveau de civisme et d’éducation de lui offrir des émissions plutôt éducatives et mieux élaborées?


Durant le mois sacré de Ramadan, il est de coutume qu’à l’heure du ftour tous les Marocains se retrouvent devant leur télévision. C’est donc une excellente occasion pour nos chaînes marocaines de doubler d’imagination pour reconquérir des téléspectateurs en désertion le reste de l’année. N’étant pas une grande fan de télé, je me suis fait violence cette année en restant devant le petit écran pour regarder ce que nous sert nos chères chaînes. Vous pouvez donc imaginer le choc que produit la découverte et surtout la déception par rapport à l’ensemble des opérateurs du secteur: acteurs, producteurs, réalisateurs… La médiocrité bat son plein, le spectateur en fait les frais et il paye pour ça.

Donc, au programme de la journée, vous avez avant le ftour, les séries turques, chinoises, indiennes et les télénovelas mexicaines, brésiliennes stupides, etc. se ressemblent et se succèdent. Elles sont parfois doublées en darija (arabe dialectal) rajoutant une couche à l’état délétère de la série et la pauvreté de son contenu. Après le ftour, c’est au tour des séries marocaines de concourir à qui sera la plus médiocre. Il n’y a plus ni débat ni émission culturelle ni divertissement de qualité, rien, niet, nada. Une vraie insulte à l’intelligence marocaine, car lorsque vous poser la question à des responsables de production et/ou aux distributeurs de ces séries, la réponse est unanime «les Marocains et les Marocaines adorent ça!». De quels Marocains parle-t-on? Et quand bien même certains Marocains apprécieraient cette bêtise, est-ce une raison suffisante pour aggraver la situation année après année. Nonobstant le diktat commercial, ne serait-il pas plus judicieux pour un pays ayant sacrément besoin de hausser son niveau de civisme et d’éducation de lui offrir des émissions plutôt éducatives et mieux élaborées? Normalement si. Or le cahier des charges des chaînes publiques, en l’occurrence 2M et Al Oula, ne requiert que la production d’émissions de divertissement. N’oublions pas non plus que toutes nos chaînes appartiennent au service publique et que la vocation première des chaînes publiques digne de ce nom, c’est de former, informer et divertir. Or tel n’est pas le cas. Aujourd’hui, nous sommes dans le divertissement idiot tous azimuts. Pis, durant ce mois sacré, on ne retrouve plus ni lecture du coran avant le ftour, ni émissions de sensibilisation à l’intérêt du jeûne. Le seul moment où l’on évoque hypocritement la religion à la télé c’est lors des publicités pour les sonneries de téléphone avec des chansons religieuses ou encore le concours de psalmodie du coran diffusé une fois par semaine. Comment se fait-il que des millions de dirhams sont investis chaque année durant le mois de Ramadan pour produire de tels navets et que personne ne réagisse. Que font nos responsables gouvernementaux face à cet abîme télévisuel. Cette médiocrité est-elle vraiment dictée par le diktat de la publicité? Où est l’intelligentsia marocaine? Visiblement, elle ne se sent pas concernée puisque cette télévision n’est pas faite pour elle!…

Rappelez-vous ce qu’avait dit le Président Français Sarkozy lorsqu’il avait supprimé la publicité des chaînes publiques à partir d’une certaine heure: «Je propose que nous accomplissions une véritable révolution culturelle dans le service public de la télévision. Le service public existe parce qu’il a une mission particulière. Si les chaînes publiques fonctionnent selon les mêmes critères, selon les mêmes exigences que les chaînes privées, alors je ne vois pas très bien pourquoi il y aurait un service public. Son exigence et son critère c’est la qualité. Sa vocation c’est d’offrir au plus grand nombre un accès à la culture et c’est aussi de favoriser la création française. Je ne veux pas dire que la télévision publique doit être élitiste ou ennuyeuse, il y a quand même un gap! Mais seulement qu’elle ne peut pas fonctionner selon des critères purement mercantiles… Ainsi, le changement de modèle économique de la télévision publique changera du tout au tout la donne de la politique culturelle dans la société de communication qui est la nôtre».

L’idée de Sarkozy est en effet révolutionnaire et la dichotomie entre chaînes publique et privée est claire. Mais ce modèle pourra-t-il être extrapolé chez nous? Peu sûr. Il faut donc savoir ce que l’on veut pour notre télé et ce qu’on veut en faire. Est-ce qu’on veut une télévision publique qui accompagne le développement économique et social du pays? Si tel est le cas, commençons par la création d’écoles de formation dans les métiers de l’audiovisuel et du cinéma, ouvrons la voie à la création de chaînes privées, revenons à un pôle public qualitatif, développons la création marocaine de bonne facture, augmentons le niveau d’exigence en matière de contenu et de qualité pour les productions locales, et enfin respectons le téléspectateur marocain, car lorsqu’il va sur les chaînes satellitaires, c’est sa façon de signifier son refus de la médiocrité télévisuelle que lui sert quotidiennement le service public de son pays. A bon entendeur…

nhouti@sp.ma

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